Egypte : les Frères musulmans tenus de répondre à des questions essentielles

L’un des dirigeants les plus en vue des Frères musulmans, Mohammad Habib, s’est exprimé à propos de la démocratie, des femmes, de l’accord de paix israélo-égyptien, des Coptes… et de l’Amérique. En costume-cravate marron clair, il s’est présenté, la semaine dernière, à la salle de conférences de l’université américaine du Caire comme un universitaire qui se passionne, de par sa profession de « chercheur géologue », pour le « débat ».

Ce qui a rameuté les nombreux présents, enseignants, étudiants, journalistes et aussi quelques Coptes inquiets, ce n’est assurément pas la qualité de géologue de l’intervenant mais sa qualité de premier adjoint du guide de l’organisation des Frères musulmans. Invité par le département des Etudes sur le Moyen-Orient de l’université américaine du Caire à s’exprimer sur les « libertés civiles », il a donc eu aussi à répondre aux questions de ceux qui s’inquiètent de savoir quel sort réserveraient les Frères musulmans égyptiens si arrivés au pouvoir à tous ceux qui ne partagent pas leur idéal de République islamique en Egypte. L’arrivée donc de ce personnage qui, comme tout dirigeant des Frères musulmans qui se respecte, a enduré plusieurs années en prison, est un événement d’autant qu’il est rare au Caire d’avoir la possibilité d’un débat public ouvert avec les Frères musulmans qui sont souvent empêchés par la police d’arriver là où ils sont invités à prendre la parole. Le parterre, qui n’est pas franchement acquis, est loin de se montrer hostile, plutôt réjoui même à l’idée d’un long débat de fond, loin des questions-réponses expéditives des conférences de presse, avec celui qui est considéré comme l’une des figures les plus « progressistes » de sa formation. Mais lorsque le géologue prend la parole, c’est plutôt l’homme politique habitué à servir des raccourcis aux médias qui prend le pas sur l’universitaire passionné de débat. Il commence donc par l’incontournable formule : « Il n’y a pas de contrainte en religion », pour évoquer « le long combat pour la démocratie que mènent les Frères musulmans en Egypte », expliquer que l’idée de justice est l’articulation fondamentale de la charia et assurer enfin que « les femmes et nos frères les Coptes sont à nos yeux des citoyens à part entière et nos partenaires dans le combat pour le libre choix des dirigeants de notre pays ».

La délicate question copte

Cela dit, lorsque les questions se mettent à pleuvoir, Mohammad Habib répond que les Frères musulmans veulent maintenir la mention, obligatoire à ce jour, de la religion sur les cartes d’identité égyptiennes, et ce, « pour des raisons purement pratiques lorsqu’il s’agit de régler les questions courantes de la vie comme le mariage, l’héritage, etc. » En revanche, en Egypte où les femmes n’ont pas accès à la profession de juge et magistrat, M. Habib se montre plus égalitaire que le régime en place en affirmant qu’il ne voit « aucun inconvénient à ce que des femmes soient juges ou même président de la République, les seuls critères de sélection doivent être ceux de la compétence et de l’intégrité ». Et pour ce qui est de la « représentation des femmes ou des Coptes dans les postes politiques, administratifs ou académiques et autres, seuls ces critères devraient importer », insiste-t-il. Une manière pour lui surtout de souligner les tares du pouvoir en place souvent accusé d’organiser une discrimination tacite à l’encontre des Egyptiens de confession chrétienne, les maintenant loin des postes clés dans l’administration, l’armée, les universités, etc. Dans un pays, où la minorité chrétienne est la plus importante du monde arabe avec près de 7 millions de personnes (10% de la population), la question de la discrimination contre les Coptes est loin d’être marginale, elle est même devenue explosive ces dernières années avec la recrudescence d’attaques contre les églises et les chrétiens et fait partie des tabous les plus embarrassants pour le pouvoir en place. Conscients donc de l’importance de la question au niveau international, mais aussi national avec l’apparition d’un nombre croissant de Coptes qui s’organisent pour revendiquer bruyamment plus d’égalité, les Frères musulmans tiennent à marquer leur distance par rapport aux pratiques du régime en place. Ils tentent par-là même aussi à racheter les propos incendiaires de certains de leurs leaders, qui ont marqué les esprits à la fin des années 1990, appelant à maintenir les Coptes hors des sphères de décision de toutes les institutions sensibles de l’Etat, surtout dans l’armée car leur loyauté serait douteuse et aussi au retour de la pratique de l’imposition de la jizya.

Pour M. Habib donc « la carte d’identité nationale a remplacé, en fondant l’idée de citoyenneté, la catégorie de ahl el dhima et l’idée de jizya qui font partie d’un passé révolu », il va même jusqu’à affirmer que « nos frères chrétiens sont peu présents dans beaucoup de sphères importantes de la société et nous pensons qu’il est important de remédier à cette situation », mais – car il y a souvent un petit mais lorsqu’un musulman évoque ses frères les Coptes – « cela ne veut pas dire que nous sommes pour l’instauration de quotas, ce qui serait une manière superficielle de remédier au problème, car musulmans et Coptes constituent un véritable tissu national et nous n’avons, Dieu merci, pas de ghettos ». D’ailleurs, le Frère Mohammad Habib se montre tout aussi empressé que ses interfaces du parti au pouvoir, à toujours mentionner « nos frères les coptes », jamais tout simplement « les Coptes », ce qui lui a été fait observer dans la salle comme justement une manière d’éviter d’aborder la question sous l’angle de la stricte citoyenneté dans un pays où le deuxième article de la Constitution proclame l’Islam religion de l’Etat et la charia source de toute législation, où construire ou restaurer une église passe par une autorisation spéciale de la présidence, où la loi interdit la conversion des musulmans alors que la pratique encourage celle des chrétiens, etc. Toutes ces « chicaneries » qui finissent par agacer l’orateur qui s’emporte et oublie du coup l’arabe châtié qu’il employait jusqu’alors pour lâcher une diatribe en pur égyptien comme tout droit sortie d’un feuilleton ramadanesque : « Entou ayzine menina eeeh ? Qu’est-ce que vous nous voulez ? Que faites-vous de l’écrasante majorité ? L’Islam est notre identité et vous voulez nous en dépecer ? Le 2e article de la Constitution nous y tenons et nous sommes déterminés à le faire appliquer de la manière la plus stricte et ceux qui ne sont pas d’accord sont ceux qui font partie du plan américano-israélien qui veut arracher notre culture et notre identité, nous bafouer. »

Le prix de la liberté…

S’il est vrai que la conférence se tient sur le campus de l’Université américaine du Caire, ce qui peut expliquer la méfiance subite du conférencier, en dehors d’une poignée d’étudiants américains, la majeure partie des présents sont des universitaires égyptiens connus pour leur antisionisme notoire et leur activisme acharné contre l’expansionnisme agressif de l’Administration Bush. Mais le Frère musulman finit de s’énerver tout à fait à l’évocation des Bahaïs, cette ultra minorité religieuse qui a fait beaucoup parler d’elle l’année dernière en exigeant l’abolition de la mention de la religion, partout présente il est vrai en Egypte, de la carte d’identité au moindre formulaire administratif à remplir, car elle discrimine évidemment ceux qui ne se considèrent ni comme musulmans ni comme chrétiens ni comme juifs. « C’est quoi les Bahaïs ? C’est une religion ça ? Soyons sérieux, nous ne reconnaissons évidemment que les trois religions révélées, le reste ce ne sont que des agitations et tentatives de déstabilisation », assène-t-il pour finir par ne plus répondre qu’aux questions liées au contexte politique immédiat, celles que posent les journalistes. Calmement enfin, Mohammad Habib, deuxième homme de l’organisation politique la plus populaire d’Egypte alors qu’elle n’a toujours pas d’existence légale, évoque les amendements prévus l’année prochaine de la Constitution égyptienne comme « un scrutin illégitime qui sera organisé par un pouvoir qui se trouve en conflit ouvert aujourd’hui avec tous les pans de sa société : les partis, les juges, les avocats, les étudiants, les syndicalistes, et ce, dans le seul but de faire semblant qu’il s’ouvre un peu à la démocratie ».

A la question de savoir ce que feraient les Frères musulmans de l’accord de paix israélo-égyptien, il répond sans froncer les sourcils que « c’est au peuple souverain de choisir. Chaque nation qui se respecte a le droit de revoir les accords ratifiés dans le passé et si le peuple égyptien veut le maintien de cet accord, nous respecterons son choix ». Il rappelle les violences et répressions qui ont entaché les élections législatives de décembre 2005 et qui pourtant ont démontré que « plus de 2 millions d’Egyptiens nous ont donné leurs voix » et à ceux dans l’assistance qui lui demandent pourquoi les Frères musulmans ne se montrent pas plus transparents sur leurs structures et financements, il répond : « Comment voulez-vous que nous soyons transparents alors que nous sommes pourchassés, filés, emprisonnés, torturés. S’il y avait un climat de liberté, je vous annoncerai immédiatement la liste de nos adhérents. Quant à notre financement, c’est celui qui vient des poches des Frères musulmans, nous avons aussi des centaines de milliers de jeunes – et c’est là une extraordinaire source d’énergie – qui travaillent jour et nuit bénévolement ». Et pour conclure, il nous regarde tous dans les yeux et, posément, dit : « La liberté ne se donne pas, la démocratie non plus, c’est au peuple de l’arracher et nous sommes les avant-gardes de ce peuple silencieux mais qui sait que nous sommes emprisonnés, tués, torturés depuis près de 80 ans. Notre peuple silencieux est amoureux de notre héroïsme. »

Cinq arrestations au Caire

Les services de sécurité égyptiens ont arrêté dimanche dernier 5 membres des Frères musulmans, principal groupe d’opposition égyptien, a-t-on appris de source de sécurité. Les cinq membres, parmi lesquels le propriétaire d’une compagnie de construction, Hassan Malek, ont été arrêtés dans différents quartiers du Caire. Les policiers ont également arrêté 20 employés de la compagnie de M. Malek, a ajouté la source, précisant que ces derniers ne sont pas membres du mouvement islamiste. Les autorités n’ont pas expliqué les raisons de ces arrestations. Les services de sécurité avaient procédé à une rafle dans les milieux des Frères musulmans et arrêté plus de 140 membres de la confrérie, dont des cadres supérieurs, le 14 décembre 2006. Cette rafle avait suivi une démonstration de force organisée par des étudiants, membres de la confrérie, à l’université islamique d’Al Azhar. Le rassemblement, organisé devant les bureaux du doyen de l’université, a choqué par son aspect paramilitaire et a été perçu comme un affront aux autorités.

Daïkha Dridi, pour El Watan