Egypte : le voile de la discorde

Les récentes déclarations du ministre égyptien de la culture, Farouq Hosni, qui a qualifié le port du voile « de retour en arrière », ont relancé la polémique autour du voile dans la société égyptienne. D’autant que les islamistes représentés, entre autres, par les Frères musulmans, constituent la majorité à l’Assemblée nationale. Ils ont demandé la démission de M. Hosni.

« Nous avons connu une époque où nos mères fréquentaient les universités et les lieux de travail sans être voilées. C’est dans cet esprit-là que nous avons grandi. Pourquoi donc ce retour en arrière aujourd’hui ? ». Ces propos du ministre égyptien de la Culture, Farouq Hosni, rapportés par le quotidien indépendant Al-Masry Al-Yom, ont relancé la polémique autour du voile islamique (hijab) en Egypte et le dilemme d’un pays dont la religion d’Etat est l’Islam. Le président du parlement égyptien, Fathi Sourour, a demandé, lundi dernier, que le ministre comparaisse devant les commissions de la culture et des affaires religieuses.

Une « invitation à l’obscénité »

Outrés, les Frères musulmans, majoritaires au parlement égyptien ont réclamé, la semaine dernière, la démission du ministre, un pilier du régime d’Hosni Moubarak, et des excuses officielles. Ce à quoi le responsable égyptien a rétorqué que ses propos, tenus dans un cadre informel, n’étaient pas destinés à être publiés, et qu’il ne présenterait pas d’excuse. « Je n’aime pas le voile, mais je n’empêche personne de le porter. Où est le problème ? », a affirmé le ministre à la télévision nationale.

Le député Hamdi Hassan, issu des rangs des Frères musulmans et à l’origine de la motion, a indiqué que « si M. Hosni a des opinions personnelles sur quelque sujet que ce soit, il devrait les garder pour des conversations privées, et non utiliser sa position officielle pour les imposer à l’opinion publique en donnant des avis qui sont contraires à nos principes traditionnels et religieux ». Pour le numéro 2 de la confrérie, Mohamad Habib, qualifier le port du hijab d’un « retour en arrière » est une « invitation à l’obscénité ». Les oulémas de l’université Al-Ahzar, la plus importante institution du monde sunnite n’y sont pas, non plus, allés de main morte pour critiquer le ministre de la culture. Dans un communiqué, l’institution a affirmé rejeter « avec force les propos récents concernant le voile de la femme, qui est l’un des ordres divins selon le Coran et le consensus des musulmans depuis 14 siècles ».

Une manœuvre politique ?

Les musulmanes égyptiennes avaient pourtant protesté, dans les années 30, contre cette coutume vestimentaire qui, dans les années 60, est complètement passée de mode. Néanmoins, en Egypte, depuis quelques années, le port du voile connaît un regain d’intérêt avec le retour en force des mouvements islamiques et sous « l’influence du wahhabisme saoudien », a confié à l’hebdomadaire égyptien Al-Ahram, Iqbal Baraka, la rédactrice en chef de la revue féministe Hawaa. Ce n’est pas la première fois qu’il suscite des remous au sein de la société égyptienne. En 2003, déjà, des présentatrices de la télévision nationale avaient affirmé qu’elles avaient été boycottées à l’antenne pour avoir arboré le voile. Plus récemment, c’est le port du voile intégral (nigab) qui a été à l’origine d’une controverse à l’université d’Helwan, au Caire.

Des intellectuels dont le cinéaste Youssef Chahine ont fait part de leur soutien au ministre de la Culture à travers un communiqué de presse. Ils y affirment que M. Hosni a donné « un avis personnel (sur) un sujet qui ne touche pas à l’essence de la religion ». Mais selon les politologues, comme Diaa Rachwane, chercheur au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques d’Al-Ahram (CEPS), interrogé par l’hebdomadaire Al-Ahram, les propos de celui qui est à son poste depuis 19 ans – ce qui fait de lui le plus ancien ministre du gouvernement égyptien, sont un leurre. Ils représenteraient un moyen « de détourner l’attention et (de) diviser l’opposition » au moment où le pays doit s’engager dans une réforme politique. Les Frères musulmans souhaitent en effet un changement constitutionnel pour plus de démocratie, alors que le président Moubarak ne fait plus mystère de sa volonté de rester Chef d’Etat à vie.