Edem Kodjo tutoie le Continent Noir

Mère-Afrique, en route vers la démocratie, depuis les années 90, semble être perdue. Elle erre en dehors du chemin et en est toujours à choisir – sans savoir comment – entre le droit à l’alternance et le devoir de nationalisme. Comme si, sous les tropiques, les deux sont inconciliables.Vingt bonnes années après la vague des euphories démocratiques, le continent peine à civiliser sa vie politique, à s’extraire de l’étau des violences ethniques. Pendant que dans les capitales, feux d’artifices des 50 ans d’indépendance contrastent avec délestages électriques, pendant que les élites restent solidement accrochées à leur ceinture dorée, à la soupe et à leur ventre, les espoirs des peuples s’éloignent, devant des crimes les plus odieux. C’est cette Afrique que le Togolais Edem Kodjo restitue dans son nouvel ouvrage : Lettre ouverte à l’Afrique cinquantenaire.

Toujours en avance sur le temps et sur les événements, l’auteur, dans ce qu’il convient d’appeler un cruel pamphlet d’amour, a su placer chaque mot à la place qu’il faut, pour convenablement épingler les classes dirigeantes africaines qu’il tutoie vertement : “ Installés au sommet des états après des élections…contestables, nos dirigeants s’arrogent le droit d’oblitérer la dignité de la personne humaine, de gérer l’économie de manière partiale et oblique et le bien public de façon patrimoniale, parallèle et unilatérale”. En grand habitué et aussi en acteur de premier plan de la politique africaine, l’ancien Premier Ministre livre à ses lecteurs une parfaite description de certaines pratiques de palais dont il peut se targuer d’avoir été un témoin privilégié : “Allez! Apportez la caisse! Tout pour moi, rien pour les autres!

Et Kodjo de déduire: “L’accumulation des frustrations qui résultent de toutes ces injustices, la mauvaise gouvernance, le clientélisme partisan, le musellement de l’opposition, le refus de l’alternance, le bourrage des urnes, le toilettage unilatéral des lois fondamentales, la violation, toute honte bue, des clauses de limitation des mandats présidentiels, bref la politique de tripatouillage et des manipulations, ne conduit-elle pas tout naturellement à des soulèvements d’un nouveau genre ou à des interventions militaires non souhaitées, bref au piétinement sourd des légions en marche”?

Le politique, écrivain et universitaire togolais s’interroge: “pourquoi devrions-nous nous contenter de piloter l’arrière-train des nations de la terre”? Il en impute les causes essentielles, non seulement au disgnostic établi plus haut, mais au caractère détestable de la vaste majorité des dirigeants africains, ceux-là qu’il qualifie “d’ hommes repus d’opulence et gorgés d’inconscience”. Edem Kodjo, à travers sa Lettre ouverte à l’Afrique cinquantenaire, ne se contente pas de constater. Ce bon connaisseur de l’Afrique et des africains montre des pistes qu’il importe de tenir compte : “Aucun complexe, ni d’infériorité ni de supériorité, ne doit masquer l’attitude de l’Africain face à l’autre, à l’étranger, au colonisateur, mais une assurance dans la réflexion et dans l’action.”

Il énumère quelques fondements de la vie en société que l’Africain doit apprendre à respecter: la gestion économique de soi, l’épargne, la moindre vénération de l’argent roi et prône la rigueur individuelle qui résulte de l’exactitude, la ponctualité, la loyauté, la parole donnée, la parole tenue, la franchise, le respect de soi, le respect scrupuleux de l’autre, l’honnêteté. Les africains, insiste-il, ne peuvent pas se construire ni construire leur continent sans ces prémices”. C’est avec une colère à peine contenue que Kodjo décrypte le regard codé que posent occidentaux et asiatiques sur l’Africain, perçu comme paresseux, peu sérieux, tire-au-flanc, éternel assisté qui se complaît dans la dépendance…Il suggère qu’avant de protester et de s’offusquer, il convient de chercher à nous connaître nous-mêmes. Dans cet ouvrage bien aéré de 76 pages, l’auteur convie les “indépendants” jubilaires à se lever pour casser cette triste réputation, et leur demande “comment des pays pourvus de terres fertiles, remarquablement arrosées, situées sous des latitudes les plus propices, peuvent-ils continuer à importer ( disons quémander) de la nourriture? C’est choquant et c’est à cela qu’on nous juge. Refuser les jugements négatifs des autres revient à prendre les mesures appropriées pour relever ce défi”.

Les Africains ont faim. Plus qu’ils ne l’étaient au temps des colons. On se l’entend dire très souvent dans nos pays profonds.Comment cela peut-il être possible que les couches sociales africaines en soient à exprimer un sentiment de nostalgie de la période coloniale? Le problème, fait remarquer Edem Kodjo, c’est qu’il nous manque cruellement trois choses : l’organisation, la méthode et la rigueur. A cela, il ajoute que les Africains les plus outillés – contraints à l’exil – se sont éparpillés partout, sauf là où ils devraient être pour être profitable au continent: “tes enfants, Mère-Afrique, ont percé à ce jour tous les mystères de l’intelligence et du savoir. Ils sont partout répandus, partout féconds, partout recherchés, sauf au bon endroit, sur ton aire!

Lettre ouverte à l’Afrique cinquantenaire, en posant les vrais problèmes, dresse un bilan amère et fait voir que l’Afrique est très loin du compte. Même si l’auteur se défend d’être un afro-pessimiste, il semble insinuer que les sociétés africaines, moribondes, ont l’air de pousser leur chant du cygne comme si elles sont en voie de disparition, comme si elles sont fatalement résignées, prêtes à léguer aux générations futures un continent pourri, pervers, sans génie, sans éclat, sans âmes libérées, sans élan salvateur. Nos conforts d’aujourd’hui creusent sûrement les tombes de nos espoirs de demain, s’alarme t-il, avant de terminer son récit sur un axiome qui lui tient fortement à coeur : l’Afrique doit s’unir.

A la fin, le lecteur découvre, pour celui qui ne le connaissait pas, qu’Edem Kodjo est un grand Panafricaniste, pas du genre populiste primaire comme on en a vu foisonner ces derniers temps, suite à la crise ivoirienne, mais d’un genre éclairé, réaliste et pragmatique. Cet intello, au soir de sa vie, 73 ans, a encore beaucoup à offrir. Pourvu que les fils du continent, ses compatriotes en premier, prennent la peine de prêter attention à ses idées, au souffle de sa “Lettre” ou de consulter – pourquoi pas – ses immenses expériences.

Kodjo Epou

Washington DC

USA

Commander Lettre ouverte à l’Afrique cinquantenaire