Economie : l’Afrique se tourne vers l’Orient

La demande engendrée par la forte expansion des économies asiatiques nourrit une forte progression de la croissance africaine et l’augmentation du prix des exportations du continent sur les marchés mondiaux ; mais l’enthousiasme n’est pas unanime. Afrique Renouveau examine les chiffres, et les inquiétudes que soulèvent ces nouveaux rapports.

Soucieux de maintenir la croissance qui a tiré des centaines de millions de gens de la pauvreté, les pays asiatiques aux économies en forte expansion courtisent les pays africains, démunis d’argent mais riches en ressources naturelles, leur proposant des milliards de dollars d’investissement, des accords commerciaux et de l’aide au développement. D’après la Banque mondiale, l’Afrique exporte à présent 27 % de ses produits vers l’Asie contre 14 % en 2000. Les exportations de l’Asie vers l’Afrique augmentent aussi très vite, à un taux de 18 % par an environ.

Le Président Hu Jintao a déclaré à une conférence qui s’est tenue en 2006 à Beijing en la présence de 48 dirigeants africains que la Chine doublerait le volume de l’aide à l’Afrique d’ici 2009. Il a aussi précisé que la Chine annulerait la dette de 33 pays africains, fournirait des prêts et des crédits préférentiels d’un montant de cinq milliards de dollars et établirait un fonds du même montant pour encourager les investissements chinois en Afrique. En 2008, la Chine s’est engagée à financer des projets d’infrastructures nouvelles en Afrique à hauteur de 20 milliards de dollars sur trois ans. La totalité des investissements directs étrangers de la Chine en Afrique s’élevait à 1,3 milliard de dollars à la fin de 2005.

Les échanges commerciaux entre l’Inde et l’Afrique ont triplé au cours des quatre dernières années pour atteindre 25 milliards de dollars. Le Premier ministre indien Manmohan Singh a annoncé à un forum indo-africain qui s’est tenu en avril à New Delhi que son pays doublerait le montant des crédits commerciaux consentis à l’Afrique et multiplierait le nombre de bourses accordées aux étudiants du continent.

Les règles du jeu

Mais alors que l’Afrique connaît une forte croissance due en partie à ses exportations vers l’Asie, certains expriment des préoccupations que les nouveaux partenaires du continent ne respectent pas les règles du jeu des échanges et de l’aide au développement définies par le Nord. L’aide chinoise est souvent subordonnée à l’utilisation de biens et de services chinois, remarque Dorothy McCormick, de l’Institute for Development Studies à l’Université de Nairobi (Kenya). Cette aide n’est pas soumise à l’obligation de “bonne gouvernance” comme c’est le cas pour les bailleurs de fonds occidentaux mais exige une adhésion totale à la politique d’“une seule Chine” excluant Taïwan. De ce fait, la Chine a souvent été accusée d’indulgence à l’égard des régimes autoritaires (certains gouvernements occidentaux ont également fait l’objet de critiques pour leur soutien à des gouvernements autocratiques d’Afrique).

Dans un rapport présenté à la Réunion de Haut niveau sur les besoins de développement de l’Afrique, le Secrétaire général de l’ONU a pressé ces nouveaux partenaires de soutenir les efforts internationaux faits pour réformer et coordonner les politiques des bailleurs de fonds.

Lors de leur sommet de l’an dernier, le Groupe des huit pays industrialisés (G-8), qui comprend un certain nombre de bailleurs de fonds de longue date de l’Afrique, invitait les nouveaux intervenants à rendre plus transparentes les modalités de leur aide et à se conformer aux principes acceptés sur le plan international. Il encourage aussi les pays africains à poursuivre la mise en place de politiques de développement respectant les équilibres budgétaires, la priorité au développement du secteur privé et la libéralisation des échanges aux niveaux national et international. Le G-8 a en outre insisté sur la nécessité de promouvoir les “valeurs universelles” des droits de l’homme, de la démocratie et de la bonne gouvernance.

Crainte de la concurrence

Certains ont interprété les critiques émises récemment par les pays occidentaux à l’encontre de l’aide sans condition pratiquée par la Chine, l’Inde et autres nouveaux bailleurs de fonds comme une manifestation de leur inquiétude face à une possible érosion de l’influence des pays du Nord.

Après l’annonce par la Chine en septembre 2007 d’une aide de cinq milliards de dollars à la République démocratique du Congo (RDC) pour la construction de routes et d’autres infrastructures, des représentants du Gouvernement belge, du Fonds monétaire international et d’autres institutions du Nord ont exprimé des doutes sur la nature de ce type de transaction. Un éditorial du quotidien congolais “Le Potentiel” a rétorqué que la RDC était un pays souverain libre de conclure des accords bilatéraux et multilatéraux.

Alors que les puissances occidentales pressent la Chine et l’Inde à se montrer plus responsables dans leurs pratiques en matière d’aide et d’investissements, certains experts africains font valoir que les bailleurs de fonds du Nord ont plutôt tendance à pratiquer la responsabilité à sens unique. Yash Tandon du South Center, un groupe de réflexion intergouvernemental pour les pays en développement, estime que très souvent les pays en développement sont soumis à des règles “plus strictes que les pays bailleurs de fonds”. Il donne l’exemple de la Tanzanie, qui a reçu 541 missions de bailleurs de fonds rien qu’en 2005, au cours desquelles elle a dû s’expliquer sur quelque 700 projets administrés par 56 bureaux d’exécution.

M. Tandon maintient qu’il n’y a pas de véritable responsabilité mutuelle. “Si les pays récipiendaires manquent à leurs engagements, ils sont sanctionnés. En revanche, si les pays bailleurs de fonds n’honorent pas les leurs, ils n’en subissent pas les conséquences”, écrit-il. Alors que dans le cadre des transactions commerciales ordinaires banques et emprunteurs partagent les risques et absorbent ensemble les conséquences de l’insolvabilité, “le mécanisme d’aide proposé par l’OCDE fait assumer des risques uniquement aux pays récipiendaires”. Ces lacunes incitent les pays africains à chercher des bailleurs de fonds ailleurs, note-t-il.

Mme Sun Baohong de l’ambassade de Chine aux Etats-Unis affirme pour sa part que les autorités de son pays suivent à la lettre le principe de la non-ingérence et soutiennent le développement social des pays africains dans l’esprit de la coopération Sud-Sud. Elle considère que les critiques formulées par les partenaires traditionnels de l’Afrique à l’encontre de la politique chinoise relèvent de malentendus et de la crainte de la concurrence.

Par Gumisai Mutume, pour ONU-Afrique Renouveau

Photo : AP/ Rebecca Blackwell