Economie et révolution au Maghreb : quelles corrélations?

En quête d’explications face aux bouleversements politiques rapides qui sont intervenus en Tunisie et en Egypte, les experts se perdent en conjectures. Il est utile de comparer la situation économique et sociale des différents pays du Maghreb pour y chercher des pistes d’explication.

Selon leur formation idéologique, les historiens disputeront toujours des causes objectives des révolutions : quel est le rôle joué par les différentes classes sociales, bourgeoisie, prolétariat, chômeurs, dans des évolutions institutionnelles plus ou moins violentes qui ébranlent des régimes ou des gouvernants que rien jusque là ne semblait pouvoir déboulonner ? Quels intérêts s’y confrontent, quelles mutations sociales profondes sont en jeu ?

Le raidissement de pouvoirs politiques autoritaires arc-boutés depuis des années sur des logiques sécuritaires joue vraisemblablement un rôle face aux aspirations démocratiques des peuples, et entraîne la révolte morale des classes moyennes. L’absence d’horizon et de perspectives de progrès social conjuguée à des phénomènes d’inflation brutale sur des denrées de première nécessité est souvent la cause objective des mouvements populaires. Et c’est au croisement des aspirations de différentes classes sociales que se conjuguent les révolutions réussies. Car l’Etat perd soudain en même temps tout soutien et toute légitimité. La crise révolutionnaire objective alors cette remise en cause radicale et générale du pouvoir établi.

Tableau comparatif des pays d’Afrique du Nord

Dans cette perspective, plusieurs éléments économiques méritent d’être mis en perspective, afin de lier, ou de distinguer, les situations vécues par les différents pays arabes, qu’il serait sans doute trop facile de mettre dans le même panier.

Le premier paradoxe des révolutions récentes est qu’elles surviennent dans des pays relativement épargnés par la grande crise économique mondiale des deux dernières années : les pays d’Afrique du Nord affichent des taux de croissance que leur envieraient les pays développés, même dans leurs meilleures années des deux dernières décennies. Ainsi la croissance du PIB du Maroc a été de 5,6% en 2008, de 4,9% en 2009, de 4% environ en 2010, d’après les évaluations encore admises, dans l’attente des chiffres définitifs, et devrait être de 4,6% en 2011 (estimation Haut Commissariat au Plan marocain). Ces performances sont le plus souvent réalisées par une croissance des recettes d’exportation, supérieure à la croissance des dépenses d’importation en provenance des pays développés.

Une croissance soutenue des PIB de l’Afrique du Nord

Si l’on considère les prévisions du FMI pour la région MENA en 2011, réalisées juste avant le début des événements, on constate une croissance attendue de 4,8% : 5,8% en Egypte, 10,6% en Libye, 3,8% en Tunisie et en Algérie, et donc de 4,6% au Maroc.

Le deuxième indicateur important concerne le PIB par habitant des différents pays de la zone : toujours en se référant aux prévisions du FMI, on note des disparités importantes : celui-ci est de 12062$ par habitant en Libye, de 4477$ par habitant en Algérie, les deux pays clairement les plus favorisés, de 3790$ en Tunisie, mais seulement de 2868$ au Maroc, et de 2771$ en Egypte.

Mais un taux de chômage des jeunes important

Troisième indicateur pertinent dans la perception sociale de cette disparité des situations économiques, le taux de chômage dans la population active et parmi les jeunes : selon les statistiques du Bureau International du Travail (BIT) pour 2010, le taux de chômage des jeunes s’établit, pour toute la région, à 23,6%, ce qui représente l’un des taux les plus élevés au monde. en Egypte, le taux de chômage serait à 9,2%, et à 16,7% chez les jeunes, en Tunisie, ces chiffres sont respectivement de 13,2% et de 31,2% chez les jeunes.

En Algérie, un taux de chômage à 10% de la population active s’accompagne en 2010 d’un taux de chômage des jeunes de 21,5%. Au Maroc enfin, le taux de chômage se situe aux alentours de 9,5%, mais « seulement » de 17,6% chez les jeunes. Isoler le taux de chômage des jeunes est particulièrement pertinent si l’on se souvient que les moins de 24 ans composent 51% de la population du Maroc et même 56% de la population algérienne. Or en leur sein, les jeunes diplômés sans emploi sont légion en Algérie, en Tunisie comme en Egypte.

Une forte perception de la corruption

A ce dernier indicateur il est bon d’ajouter « l’indice de perception de la corruption » publié par Transparency International qui place le Maroc à la 85ème place mondiale, devant l’Egypte (98ème) et l’Algérie (105ème), tandis qu’on sait à quel point en Tunisie les pratiques «prédatrices» de la famille dirigeante et de ses proches alliés ont été un élément important de la perception des injustices sociales par l’ensemble de la population, classes moyennes comprises.

Le tableau est donc relativement contrasté, et le succès des mouvements révolutionnaires semble bien s’être appuyé, en Tunisie d’abord, en Egypte ensuite, sur un sentiment généralisé de régression économique et sociale dans un contexte de croissance économique dont les fruits ne semblent plus partagés, au sens où des catégories sociales de plus en plus larges ont l’impression que l’avenir de leurs enfants n’est pas assuré et qu’ils connaîtront des conditions de vie moins favorables que leurs parents. D’où un vent de révolte contre une société « bloquée » dont la richesse, pourtant croissante, paraît «confisquée» par la classe dirigeante.

Résoudre la contradiction entre croissance et absence d’horizon

C’est de la manière dont chacun des pays concernés parviendra à gérer cette contradiction entre croissance économique et sentiment de déclassement social que découlera, dans les mois et les années qui viennent, leur stabilité ou leur instabilité politique. En l’absence de causes extérieures, la révolution apparaît comme la réponse à une désespérance collective que l’exemple de la Tunisie et de l’Egypte invite à méditer rapidement. Au Maghreb, bien entendu, mais aussi dans beaucoup de pays développés, où les impatiences populaires pourraient prendre d’autres formes politiques.