Dominique Voynet : « pour moi, l’immigration n’est pas un sujet d’inquiétude »

Quelle est sa position sur le sujet brûlant de l’immigration ? Quelle politique souhaite-t-elle mener en direction de l’Afrique? Quelles sont ses propositions en matière de lutte contre les disciminations? Dominique Voynet, la candidate du parti écologiste Les Verts à l’élection présidentielle en France, répond sans détour aux questions d’Afrik.com.

Dominique Voynet, 49 ans, médecin anesthésiste et sénatrice du département de la Seine-Saint-Denis, est la candidate du parti écologiste Les Verts aux élections présidentielles françaises de 2007. Ministre de l’Aménagement du Territoire et de l’Environnement sous le gouvernement Jospin, entre 1997 et 2001, elle a été la première ministre issue des Verts dans une équipe gouvernementale en France. En 2002, le candidat écologiste Noël Mamère avait obtenu 5,24% des voix, mais aujourd’hui elle est créditée de moins de 2% des intentions de vote dans les sondages. Des résultats qui, loin de la démotiver, l’encouragent à rencontrer ses électeurs et à les convaincre. Parmi eux, les Français originaires d’Afrique. Nous l’avons rencontrée aux deuxièmes états généraux du CRAN, le week-end dernier. Elle nous a expliqué ses positions sur les questions des discriminations, de l’immigration et des relations entre la France et l’Afrique.

Afrik.com : Sur la question des minorités et de la lutte contre les discriminations, régulièrement soulevée au cours de cette campagne présidentielle, quelle est votre position ?

Dominique Voynet :
Soyons clairs, moi je fais partie des gens qui auraient adoré qu’on puisse se passer de mettre en place des institutions représentatives des populations noires. Mais je fais le constat que le discours sur l’universalime républicain échoue à faire reculer concrètement les discriminations et les inégalités. Je pense qu’une bonne partie de ces discriminations et de ces inégalités appelle des stratégies extrêmement concrètes, avec des moyens, des indicateurs pour suivre l’évolution des mentalités et de la situation réelle sur le terrain. C’est tout un champs nouveau qu’il faut explorer. On a des expériences déjà. Celle des femmes ou celle des personnes handicapées et des minorités sexuelles qui n’ont avec les populations noires qu’un seul point commun, celui des discriminations. Donc, évidemment, il est hors de question de plaquer des propositions uniformes sur des situations très différentes. Mais je pense qu’on doit objectiver l’ampleur des discriminations et mobiliser des stratégies qui tiennent compte de leur diversité. Par exemple, en terme d’emploi, il y a des discriminations à l’embauche, à la mobilité professionnelle ou alors ou à la promotion professionnelle, mais ça se passe sur fond de pauvreté qui conduit des populations entières à être reléguées dans des quartiers qui ne sont pas desservis par des transports en commun, dont les services publics ont disparu et dans lesquels il n’y a pas d’emploi. Donc on a besoin de garantir à toutes les populations l’accès aux politiques de droit commun. Et j’ai bien noté que c’est ce que demandait le CRAN. Le CRAN ne demande pas des politiques ciblées sur des soi-disant spécificités, il demande tout simplement le respect de la règle commune pour tous.

Afrik.com : Donc, pour vous, c’est ça la solution aux discriminations ? Si vous étiez élue présidente, comment feriez-vous concrètement pour faire respecter l’égalité ?

Dominique Voynet :
Les symboles c’est important. Faire rentrer Solitude [[Combattante en 1802 contre les troupes envoyées en Guadeloupe par Napoléon Bonaparte pour rétablir l’esclavage]] au Panthéon, c’est important. Mais si c’est pour que des dizaines de milliers de femmes seules avec des gosses continuent à se lever à quatre heures du matin pour aller nettoyer des bureaux dans les Hauts-de-Seine, avec des salaires qui les confinent en dessous du seuil de pauvreté, on n’aura pas fait avancer grand chose. Donc, moi, je pense qu’il faut aller au delà des symboles et que ce qui nous importe, ce sont les outils concrets. En matière de logement, ça ne sert à rien d’affirmer un droit théorique au logement si l’on ne construit pas des logements nouveaux, et si dans les logements nouveaux qu’on construit il y a essentiellement des habitats destinés aux classes moyennes et non aux classes populaires. Il ne suffit pas de décréter la mobilisation générale contre l’échec solaire si dans la réalité concrète un gamin qui est dans un quartier de relégation sait très bien dans sa tête, avant la Cinquième, que l’école, ce n’est pas pour lui. Donc ça veut dire, concrètement, mobiliser des moyens plus importants pour des classes à petits effectifs dans les quartiers difficiles. Ca veut dire identifier les premiers dérapages à l’école pour mettre en place un soutien personnalisé. Ca veut dire surtout, cesser d’avoir une société à deux vitesses dans laquelle certains pourraient alléger leurs impôts en retirant les sommes versées pour le soutien scolaire alors que d’autres devraient se débrouiller avec la culpabilité de laisser leurs gamins seuls quand ils rentrent de l’école parce qu’on doit aller travailler pour un salaire de misère. C’est un projet de justice sociale d’abord.

Afrik.com : Je vous prends la main dans le sac. Le CRAN, comme de nombreuses associations, critique les politiques en disant qu’ils mettent en avant le problème social pour minorer celui de la discrimination raciale…

Dominique Voynet :
Il y a les deux. Je vais vous donner un exemple très concret. Moi, je vis à Montreuil, et les populations noires à Montreuil c’est pas ce qui manque. Et je peux vous dire que dans les foyers maliens à Montreuil, les retraités qui doivent passer 183 jours en France, parce que sinon ils ne touchent pas leur retraite dans leur pays d’origine, ils vivent, noirs, la même chose que ce que vivent les chibanis algériens à Marseille. C’est la même chose. Les discriminations, elles se surajoutent. La discrimination liée à la pauvreté, au sexe, à la couleur de la peau, au quartier d’origine, se superposent. Donc je ne voudrais pas qu’il y ait d’un côté le CRAN qui apparaisse comme le lieu de la lutte contre les discriminations liées à la couleur de la peau, et qu’il y ait d’autres part les politiques de droit commun. Je pense qu’on doit garantir à tous l’action des politiques de droit commun, ce qui permettrait aux politiques de lutte contre la discrimination d’être plus efficaces après.

Afrik.com : A propos de l’’immigration, dans la campagne, le discours se durcit actuellement…

Dominique Voynet :
Moi, je suis fatiguée de voir que l’on parle des résidents étrangers comme d’une menace pour la cohésion nationale et pour l’emploi. La réalité, c’est que l’Europe vieillit et que tout le monde est d’accord pour dire qu’il faudra 20 à 30 millions d’actifs supplémentaires pour maintenir le niveau entre les actifs et les inactifs, donc même dans une logique purement économique, et un peu bestiale, on a besoin d’accueillir des gens nouveaux. Est-ce que c’est seulement un problème économique ? Non. Je pense que la France s’est construite au départ par des identités régionales très différentes qui ont toutes contribué à fonder notre identité et notre cohésion, ensuite elle s’est enrichie au fil du temps de tout un tas d’apports. Ca a été des Polonais, des Italiens, des Portugais. Puis ça a été des Algériens et des Marocains. Et aujourd’hui, c’est des Maliens ou des Sénégalais. Ca a souvent été aussi des gens issus de la francophonie. Donc, pour moi, l’immigration n’est pas un sujet d’inquiétude du tout. Par contre je suis inquiète de voir le sort qui est fait aux populations étrangères. Moi, je suis pour la régularisation des sans-papiers. Je suis pour le droit de vote des résidents étrangers.

Afrik.com : Vous êtes pour des régularisations « massives » ?

Dominique Voynet :
Il n’y a que les gens de droite qui me demandent si les régularisations seront « massives ». Comme si « massif » c’était inquiétant. Dans des pays comme le Congo ou l’Erythrée qui sont très pauvres, ils accueillent des millions de réfugiés. Et puis nous on considère, dans le cinquième pays le plus riche du monde, qu’accueillir 70 000 personnes par an, c’est massif ? Jusqu’à preuve du contraire ces immigrés sont là, ils travaillent, ils payent des impôts, leurs gamins vont à l’école, ils ont des logements dégradés, donc on admet qu’il vaudrait mieux qu’ils puissent profiter des règles communes plutôt que de se voir exploiter de tous les côtés. Je ne vois pas ce qu’il y a de massif là dedans !

Afrik.com : Si vous étiez présidente, comment aideriez-vous au développement de l’Afrique ?

Dominique Voynet :
Que ce soit toujours les pays riches qui soient présumés aider l’Afrique, alors qu’en réalité les ressources sont pillées depuis très longtemps ? Non, il faut qu’on apprenne à parler autrement. Il faut qu’on apprenne à dire qu’on va corriger les injustices et les inégalités et demander à ceux qui ont pendant si longtemps bénéficié de la colonisation d’assumer leurs responsabilités. Donc, moi je souhaite que la France arrête de parler alors qu’elle fait si peu. Je voudrais qu’elle fasse plus. 0,7% d’aide public au développement, c’est une priorité. Modifier profondément cette relation tordue et perverse que l’on appelle Françafrique. Arrêter de soutenir à bout de bras des gouvernements qui ne sont pas légitimes, arrêter de piller les ressources. Admettre que les chefs d’Etat de certains pays placent leur argent dans les banques européennes alors que leurs peuples sont dans une misère absolue. Je pense qu’on a aussi l’obligation morale de changer notre position à l’OMC et au niveau européen sur la politique agricole pour rémunérer correctement les produits du Sud et éviter que nos produits largement subventionnés contribuent à désorganiser encore les marchés du Sud. Je pense qu’on doit arrêter de piller la matière grise aussi. Dire « je veux bien que vous veniez travailler en Europe parce qu’on a besoin de médecins, de profs, etc., mais si vous êtes un étudiant, on va vous ramener au pied de l’avion parce que vous n’avez pas de papier », ça me paraît totalement fou. Et puis, un mot aussi sur l’interventionnisme français : moi, je pense qu’en tant qu’ancien colonisateur, la France est absolument illégitime pour intervenir en Afrique, et je souhaite qu’une intervention, si elle doit avoir lieu, se fasse toujours dans un cadre européen, sous mandat de l’ONU.

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