Dobet Gnahoré : « Il est grand temps que l’on se valorise par nous-mêmes »


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Dobet Gnahoré au festival du Bout du Monde © Thesupermat
Dobet Gnahoré au festival du Bout du Monde © Thesupermat

Qu’on ne s’y trompe pas, Dobet Gnahoré n’est pas de celles qui font du folklore, un tour et puis s’en va… Ni facilités, ni fatalités, juste une infinie exigence, un professionnalisme à tout rompre. Chanteuse, danseuse, musicienne, elle a 25 ans, elle est ivoirienne, et elle a déjà tout.

C’est la fille d’un grand musicien : Boni Gnahoré, maître percussionniste de la Compagnie Ki Yi Mbock. C’est en rejoignant son père à Abidjan qu’elle entre dans la troupe de Were-Were Liking, la fondatrice d’une école artistique pluri-disciplinaire panafricaine. Elle y rencontre son futur mari, Colin Laroche de Féline. Très rapidement, ils décident de former leur groupe Ano Leko, et entament de nombreuses tournées en Côte d’Ivoire puis en France. En 2003, ils recentrent leur projet autour de Dobet et décident de s’agrandir en accueillant le tunisien Nabil Mehrezi à la basse et l’ivoirien Miko Dibo aux percussions. Sur scène Dobet est surprenante et inattendue. Si elle a du charisme ? C’est un euphémisme ! Non, c’est bien plus que cela : elle est envoûtante ! Elle le sait bien et en joue à merveille tantôt avec l’assurance d’une amazone, tantôt avec celle d’une muse.

Le répertoire du groupe est varié, offrant un tour d’Afrique tout en finesse. Qu’il s’agisse de berceuses ou de standards tels que du high-life ghanéen, de la rumba congolaise, de bikoutsi camerounais, des airs mandingues, ou de ziglibiti ivoirien, Dobet nous offre des interprétations d’une grande force. Il est impossible de rester insensible à cette voix si puissante. Tour à tour grave, rauque, aiguë, ou douce, elle vous renvoie à l’essentiel. Et puis si vous ne l’aviez pas compris, Dobet a une présence sur scène inimaginable. Elle dégage cette chose que seuls les plus grands possèdent. Et ça, ça ne s’explique pas, ça se ressent ! Nous l’avons rencontrée en mars dernier, avant son concert au New Morning, à Paris…

Afrik.com : Quel regard portez vous sur votre parcours ?

Dobet Gnahoré : Si je suis satisfaite du chemin parcouru, j’ai aussi conscience de n’être qu’au début d’un parcours . J’ai foi en ce qui m’arrive et dans tout ce que je fais.

Afrik.com : Quels sont les messages que vous véhiculez dans vos chansons ?

Dobet Gnahoré : Quand on a la chance d’être vu et entendu, on a le devoir de passer des messages. En pays mandingue, nous représentons la voix du peuple. Nous sommes des griots. Du coup, dès que j’arrive dans un pays je m’y adapte. Je n’ai jamais « la langue de bois ». Je veux transmettre une image positive de l’Afrique, c elle d’une jeunesse constructive … J’aimerais transmettre des valeurs de tolérance de rassemblement et d’unité, dans le respect de nos traditions, mais aussi dans l’ouverture au modernisme.

Afrik.com : D’où vous vient ce désir d’enracinement et d’authenticité ?

Dobet Gnahoré : J’ai grandi au village avec ma grand- mère. Je suis arrivée à Abidjan, en parlant Dida, mon dialecte, et au bout de six ans, à force de parler en français, j’ai fini par oublier ma langue. Je ressens donc une frustration. Cette expérience, je veux la transmettre au plus jeunes et leur dire : « C’est bien de rencontrer d’autres cultures, de s’habiller en jogging comme les rappeurs, de chanter en anglais, mais qu’il ne faut pas oublier d’où l’on vient, qui l’on est de par ses origines, et s’interroger sur ce qui nous valorise réellement. La vraie question c’est de savoir quelles sont les chances d’être entendue si j’essaie de me comporter comme une américaine alors que je suis ivoirienne ! Parce que cela n’est pas mon univers, et que je ne peux pas le défendre. Par contre cela a un sens que je parle de ma grand-mère qui cultive encore la terre, de toutes ces femmes qui sont sur le marché si fortes et qui se battent pour leur enfants, dont personne ne parlent…

Afrik.com : Qu’est-ce qui vous révolte aujourd’hui?

Dobet Gnahoré : En voyant le traitement que l’on réserve à certains des nôtres, en Europe, je suis profondément affectée. Certains faits sont gravés, comme si ils étaient immuables et cela, je ne peux l’accepter. Je ne peux m’empêcher de parler de mon pays, la Côte d’Ivoire. Jusqu’à 1997-1998 tout allait très bien. Les jeunes étaient scolarisés et pouvaient se projeter, les femmes toujours actives avaient l’espoir d’y arriver. Ca bougeait. Il y avait un certain dynamisme. Même les désœuvrés s’inscrivaient dans des dynamiques culturelles et positives en créant leurs langues, leurs danses , un environnement finalement : « le Nouchi », porteur des ingrédients d’une culture populaire riche, et au final repris, intégré en amont par toute la société.

Afrik.com : Quels espoirs nourrissez-vous pour la Côte d’Ivoire ?

Dobet Gnahoré : J’espère que la Côte d’Ivoire à l’instar de nombreux pays, redeviendra ce qu’elle était : une terre d’accueil, avec de nombreuses communautés étrangères vivant en toute harmonie. Je constate que certains politiciens ont peur de la diversité, mais je pense qu‘ils ont tort de nous monter les uns contre les autres. Voilà entre autres, les messages qui me tiennent à cœur, les valeurs que je défends dans mes chansons, dans nos tournées de l’Afrique à L’Europe, de l’Europe au continent Nord Américain.

Le clip de « Issa », extrait de son dernier album « Na Afriki »

 

• Le site de Dobet Gnahoré

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