
Alors que Djibouti s’enfonce dans un verrouillage politique total sous la présidence d’Ismaïl Omar Guelleh, l’Alliance républicaine pour le développement (ARD) défend le choix du boycott électoral et appelle à une transition démocratique négociée. Entre fragmentation de l’opposition, tentations dynastiques au sommet de l’État et protection géostratégique du régime, l’opposition djiboutienne détaille sa stratégie et ses perspectives. Entretien.
L’opposition djiboutienne boycotte les scrutins depuis 2016. Après dix ans d’absence des urnes, cette stratégie ne risque-t-elle pas de marginaliser durablement l’opposition et de laisser le champ entièrement libre au régime ?
ARD : Le boycott ne nous marginalise pas davantage que ne le fait déjà un système électoral totalement verrouillé. Depuis l’accord de 2014, les réformes promises n’ont pas été appliquées, et cette absence de garanties explique notre position. Il ne s’agit pas d’un refus des urnes : à chaque participation à des élections, l’opposition a remporté le scrutin, même si les proclamations de résultats ont décidé du contraire.
Le Bloc pour la sauvegarde nationale (BSN) regroupe plusieurs partis, mais l’opposition djiboutienne a un historique de fragmentation, notamment l’implosion de l’USN en 2016. Qu’est-ce qui garantit aujourd’hui la solidité de cette coalition, et le boycott fait-il l’unanimité en son sein ?
ARD : Le BSN est une coalition d’opposition unie et démocratique, donc ouverte aux débats internes. Il a toujours existé une convergence claire sur l’idée qu’on ne peut pas cautionner des scrutins sans transparence.
Succession dynastique : « Le pouvoir veut se transmettre exclusivement dans le cercle du régime »
Plusieurs analystes évoquent une préparation de la succession dynastique au profit de Naguib Abdallah Kamil, beau-fils de Guelleh. L’ARD dispose-t-elle d’informations ou d’une analyse sur ce scénario ?
ARD : Certaines analyses évoquent en effet Naguib Abdallah Kamil parmi les profils de continuité, mais le vrai problème est que la transmission du pouvoir veut se penser exclusivement dans le cercle du régime, et non dans un cadre démocratique ouvert.
D’autres analyses évoquent Haïbado Omar Guelleh, fille du président, visant l’instauration définitive d’une dynastie familiale à Djibouti. Plus les dictatures se veulent pérennes, plus elles sont enfermées dans le cercle familial immédiat. J’ai en tête les probables venues au pouvoir de Franck Biya au Cameroun, Abraham Afeworki en Érythrée, Kim Ju-ae en Corée du Nord, tous trois fils et filles du père.
« La stabilité ne pourra pas servir éternellement de justification à l’absence d’ouverture politique »
Le communiqué appelle les partenaires internationaux à réagir, mais Djibouti abrite des bases militaires française, américaine et chinoise qui confèrent au régime une protection stratégique considérable. Quels leviers réalistes l’opposition pense-t-elle pouvoir actionner ?
ARD : Le poids stratégique de Djibouti donne au régime une assise géopolitique, sur l’autel d’une recherche effrénée de stabilité plutôt que de démocratie. Mais la stabilité ne pourra pas servir éternellement de justification à l’absence d’ouverture politique. Notre rôle est de documenter, d’alerter et de démontrer le coût humain, sur la société djiboutienne, de cette stabilité de façade.
L’ARD attire aussi l’attention sur le fait qu’une ouverture démocratique impossible et des manifestations pacifiques systématiquement réprimées ont déjà conduit par le passé, et conduiront inexorablement, à une reprise plus intensive d’une lutte armée déjà enclenchée sans discontinuer depuis 1991. Cela risque de montrer clairement la limite de la stabilité sous dictature, tolérée actuellement par les partenaires internationaux. Les drones visant des civils dans certaines localités du pays montrent la pression exercée par le gouvernement contre tout risque de soutien populaire à la lutte armée, alors même que ces civils n’y apportaient aucun soutien.
L’ARD appelle à une « transition démocratique négociée ». Concrètement, quel format de dialogue envisagez-vous, avec quels interlocuteurs et quelles garanties, sachant que le régime n’a jamais respecté les engagements pris dans l’accord-cadre de 2014 ?
ARD : La transition démocratique négociée que nous appelons de nos vœux suppose un cadre précis : la Charte de transition politique, dont l’ARD est signataire. Cette Charte constate la faillite du système politique et institutionnel de Djibouti depuis l’accession à l’indépendance en juin 1977. Toutes les institutions du pays ont été taillées sur mesure pour instaurer une dictature familiale.
Relancer un nouveau fonctionnement de Djibouti suppose un temps de réécriture des textes fondamentaux, sur une période de deux à trois années, avant de déclarer ouvert un nouveau système de fonctionnement du pays avec de nouveaux mécanismes électoraux. Cette transition négociée le sera avec l’ensemble des formations politiques et de la société civile djiboutienne, dont le nombre fera le poids face à ce régime que nous travaillons dans un premier temps à affaiblir. L’expérience de 2014 nous a appris qu’un accord sans mécanisme d’application et sans une refonte complète des institutions n’était pas suffisant.



