Djafar Djafaari : Le Maghreb peut se doter d’un vrai cinéma

Pour ce producteur algérien, le rêve d’un grand Maghreb du cinéma est réalisable. Question de volonté plus que de moyens. Interview.

Djafar Djafaari est à la tête de la maison de production  » Les Films sur la place « . C’est un grand connaisseur de la cinématographie d’Afrique et du Maghreb auxquelles il voue une passion indéfectible. Pour le producteur de  » Machaho  » de Belkacem Hadjadj et des  » Soeurs Hamlet  » d’Abdelkacem Bahloul (primé à la biennale du cinéma arabe de l’IMA) un grand Maghreb du cinéma est possible. Question de moyens ? Pas tant que ça. Le remède miracle ? Un mélange de volonté politique, d’ambition ainsi qu’une bonne dose de pragmatisme.

Afrik : Vous êtes un producteur important du cinéma africain et du Maghreb en particulier. Comment se fait-il que vous soyez installé en France et non pas à Alger, Tunis, ou encore, Le Caire qui est la grande capitale du cinéma arabe ?

Djafar Djafaari : Il y a d’abord ma trajectoire qui est plus de l’ordre du destin personnel que de la stratégie. Mais il y aussi le fait que produire un film en Afrique du Nord relève presque de l’impossible pour cause de faiblesse des moyens économiques et surtout, des carences structurelles.

La France par une politique volontaire d’aide au cinéma a réussi à maintenir une production nationale et l’étend au Sud. C’est grâce aux financements hexagonaux que le cinéaste iranien Kiarostami ou l’Egyptien Youssef Chahine peuvent réaliser et montrer leurs films. Aux USA où le cinéma est d’avantage vu sous l’angle d’une industrie calquée sur le marché intérieur, ces créations originales n’ont aucune chance de récolter le moindre dollar.

Afrik : Certaines initiatives comme le festival du cinéma africain de Ouagadougou, la biennale du cinéma arabe et prochainement le festival du film à Alger peuvent-elles, à elles seules, insuffler un mouvement de création capable de contribuer à l’émergence d’un cinéma du Maghreb digne de ce nom ?

DD : Toutes les initiatives sont bonnes à prendre. Mais une fois les lumières du festival éteintes, quid ? Le cinéma maghrébin est à l’image de l’équipe de France de football dans les années 70, puisque le sujet est d’actualité : au fond du gouffre. Pour l’en sortir il faut réaliser des efforts comparables à ceux réalisés par les cadres de la FIFA à l’époque. Des investissements pour les stades, le repérage des talents et la formation de ceux-ci. C’est un effort à long terme qui paie une génération plus tard. La question est éminemment politique et engage la responsabilité des gouvernements.

Afrik : Pensez-vous que les dirigeants des pays du Maghreb ont l’intention de fournir un tel effort ?

DD : Non. Pour nos dirigeants, il y a d’autres priorités. A nous de les convaincre qu’un parc cinématographique, avec des salles, des réseaux de distribution, des centres de formation etc… ce n’est pas si cher. Et cela peut générer un empire industriel.

Afrik : Mais en ont-ils les moyens ?

DD : Oui, honnêtement, avec de la volonté politique c’est possible. Actuellement le taux de TVA en Algérie s’élève de 21% pour l’exploitant et encore de 21% pour le distributeur puisque à l’inverse de la France, cette taxe ne s’applique pas aux billets mais aux bénéfices. Cumulée sur les différents métiers qui participent à la production et à la distribution d’un film, c’est intenable. Ramener cette taxe à 5% n’est pas infondé, même sur un plan comptable, puisque aujourd’hui il n’y a pas de production nationale et 21% de rien ça rapporte toujours rien.

Afrik : Avez-vous d’autres suggestions pour générer une production cinématographique en Algérie, puisque c’est le pays que vous connaissez le mieux ?

DD : Un : il faut absolument remettre les salles en état et les confier à des gestionnaires privés, en faisant jouer la concurrence. Nous devons gagner un public intérieur aussi vaste que possible. Aujourd’hui un jeune Algérien ne sait même plus ce que c’est que de voir un film en salle, dans un format 35 mm. Le seul moyen de connaître le cinéma, c’est la cassette vidéo piratée. Voilà encore un exemple de perte sèche pour la collectivité.

Deux : il faut créer des structures de formation. Un ingénieur du son ça se forme, un scénariste, un acteur aussi. De nombreux partenaires en France et en Europe sont prêts à fournir cet effort gracieusement – ou presque. Il ne faut pas refuser la main qui nous est tendue. A terme cela peut rapporter gros.

Trois : il faut en finir avec certaines pratiques bureaucratiques et les incertitudes qu’elles engendrent. Qu’on nous dise si oui ou non, nous pouvons importer du matériel et à quel prix.

Qu’on nous dise clairement quels sont les délais d’attente pour qu’un film passe la douane et les professionnels feront avec. Je peux lever les fonds nécessaires pour constituer un premier parc de salles, mais pas question de réunir des partenaires financiers tant que plane la menace absurde d’un décision arbitraire ou d’un impair bureaucratique. Rien n’est plus décourageant pour les investisseurs que ces flous artistiques.