Difficile démarrage du dialogue intercongolais

Le dialogue intercongolais commence dans la confusion. Addis-Abeba se présente comme le sommet de tous les dangers et le lieu d’un combat entre chefs qui se disputent le fauteuil de Président de la République.

Par notre correspondant dans la région des Grands Lacs.

Addis-Abeba n’est sûrement pas Gaborone. L’importance des enjeux risque de compromettre l’évolution normale des travaux. Autant la capitale du Botswana avait permis tous les espoirs, autant celle de l’Éthiopie augure un sommet de tous les dangers. Et pour cause. Les chefs de guerre ont boudé la cérémonie d’ouverture, ternissant du même coup son éclat. Bien plus, la confrontation semble n’avoir plus qu’un seul enjeu : la lutte pour s’assurer du poste de Président de la République pendant la transition. A Kinshasa, on commence à appréhender le pire.

Le dialogue intercongolais s’est en effet ouvert, lundi dernier, comme prévu, mais sans Joseph Kabila, le président et chef du gouvernement congolais, ni Jean-Pierre Bemba, le leader du MLC (Mouvement de Libération du Congo) qui contrôle toute la région Nord et Nord-Est du Congo. Quant à Adolphe Onusumba, le leader du RCD/Goma (Rassemblement Congolais pour la Démocratie, qui contrôle, outre la ville de Kisangani, les régions Est et Centre du pays), le seul à avoir fait le déplacement d’Addis-Abeba, il a préféré ne pas se présenter à la cérémonie officielle d’ouverture des travaux. L’enjeu majeur se révèle être la lutte pour le fauteuil présidentiel que tout le monde veut investir, mais dont Joseph Kabila, qui s’y trouve assis, ne tient pas à se départir.

Pavé dans la mare

Addis-Abeba ne suscite donc pas l’optimisme et c’est le désarroi à Kinshasa où ceux qui sont restés ont l’attention focalisée sur ces négociations. Très tôt, mardi 16 octobre, les Congolais se sont rués sur les journaux pour essayer de se faire une idée de ce qui se passe exactement à Addis-Abeba. Grâce à la MONUC (Mission d’Observation de l’ONU au Congo), les différents médias ont pu faire voyager leurs envoyés spéciaux qui ont abondamment couvert la séance d’ouverture. Aussi pouvait-on voir beaucoup de monde agglutiné autour des journaux déployés à même le sol pour lire, ne fût-ce que le titre, et chercher à en déduire plus que ce qui est écrit, avant de prendre part aux débats houleux qui se tiennent sur place pour commenter l’actualité du jour.

L’actualité la plus commentée reste le message du président Joseph Kabila à la nation congolaise. Ou plutôt le pavé qu’il a jeté dans la mare, dimanche 14 octobre, à la veille des assises d’Addis-Abeba. En guise de réponse à la prise de position commune des forces rebelles qui, à l’issue d’une concertation tenue à Goma, quartier général du RCD, avaient déclaré vacant le poste de Président de la République pendant la période de transition, Joseph Kabila a annoncé qu’il restait aux commandes jusqu’aux élections présidentielles. Autrement dit, pas question, aux assises d’Addis-Abeba, de discuter des institutions publiques et des personnes devant les diriger.  » Depuis 11 ans, les Congolais sont fatigués d’une transition interminable, a déclaré Joseph Kabila. Mon rôle est de les conduire aux élections qui devront une fois pour toutes trancher la question de la légitimité des institutions « .

Le discours a fait l’effet d’une bombe dans les milieux des rebelles à Addis-Abeba. Jean-Pierre Ondekane, le patron de l’armée du RCD/Goma a accusé Joseph Kabila de vouloir bloquer les négociations d’Addis-Abeba :  » Si le dialogue intercongolais échoue, nous reprendrons la guerre et marcherons sur Kinshasa « .

Anti contre pro-Kabila

Kinshasa, Place Braconnier, devant l’ambassade de Belgique, un groupe de Congolais discute de l’actualité du jour autour des journaux étalés sur le sol. Il s’agit de défendre la personne la mieux indiquée pour diriger la transition après le dialogue intercongolais.  » Joseph Kabila doit quitter le pouvoir étant donné qu’il y a accédé par des moyens illégaux. Le Congo n’est pas un royaume « , s’insurge Musa Tiembe, 25 ans, vendeur de journaux et visiblement acquis à Etienne Tshisekedi, leader du parti UDPS (Union pour le Progrès et la Démocratie), célèbre pour avoir combattu la dictature de l’ex-président Mobutu. Pour le jeune homme, Tshisekedi doit diriger la transition pour avoir lutté pour la restauration de la démocratie au Congo.

 » Joseph Kabila a verrouillé le débat politique et tient à s’accrocher au pouvoir. Lisez son discours « , ajoute-t-il.  » Laissez le petit continuer « , lui rétorque Mukendi, un monsieur plus âgé.  » Le petit « , c’est Joseph Kabila dans le langage politique à Kinshasa.  » Je vous accorde que la manière utilisée pour son accession au pouvoir n’a pas été démocratique. Mais acceptez aussi que c’est grâce à lui que se tient le dialogue intercongolais et que la RDC redevient petit à petit un pays fréquentable. Que c’est grâce à lui que le pays renoue avec le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale et que des pays comme la Belgique ou la France parlent de reprise de la coopération structurelle. Et puis, Tshisekedi, on l’a vu travailler. Il n’a pas brillé par son savoir-faire « . Rapidement, le débat s’enflamme entre pro et anti-Kabila comme si la compétition pour le fauteuil présidentiel ne concernait que ces deux personnes.

Reprise de la guerre

En effet, à Kinshasa, personne n’envisage la possibilité de voir un chef rebelle, quel qu’il soit, accéder au pouvoir après Addis-Abeba. Personne n’ose non plus poser la question de peur de se faire lyncher, tellement le douloureux souvenir de l’aventure des rebelles dans la ville de Kinshasa, en 1998, est encore frais dans les mémoires. A peine accepte-t-on qu’un chef rebelle, en dépit des milliers de morts imputés à la rébellion, puisse revenir vivre à Kinshasa. Comme tout le monde. Comme si de rien n’était.

En dehors des préoccupations sur le profil du prochain Président de la République, les Congolais s’inquiètent de ce qui pourrait arriver en cas d’échec des négociations. Sûrement la reprise de la guerre que personne n’ose envisager. Une grande hypothèque menace effectivement les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, frontalières avec le Rwanda, au cas où la question de la nationalité des populations de souche rwandaise qui se considèrent comme congolaises ne trouvait pas de solution.

Pour la majorité des Congolais, plus particulièrement dans les milieux des ressortissants des deux Kivu, la question de la nationalité n’est pas une matière à négocier à Addis-Abeba, la loi congolaise ayant précisé les conditions de son octroi, tandis que pour le RCD/Goma, soutenu par le Rwanda, la question est placée en ordre prioritaire dans l’agenda des négociations.

Au total, le dialogue attendu commence dans la confusion.