Dictionnaire des Africanistes

Les normes officielles, en faisant depuis 1920 du français la langue officielle, ont relégué les langues nationales africaines au statut de curiosités, de langues véhiculaires régionales, localisées, dont beaucoup disparaîtront à terme ou se fondront dans notre français endogène. L’identité africaine « (l’usage du singulier est voulu) » prend en compte cette langue, comme elle prend en compte le christianisme et tout l’héritage colonial ; nous sommes de cette langue, comme nous sommes de cette culture.

Celles-ci sont, paradoxalement, les substrats de notre identité qui n’est certes pas figée. Et la sélection de mots qui suivent sont des objets culturels faisant partie du patrimoine commun, nous les faisons exister ici, par le biais des œuvres littéraires et artistiques qui y ont recouru et par les idées reçues qui ont cours.

Certaines expressions sont transafricaines, non pas typiquement des camerounismes mais des africanismes, cependant que d’autres sont des « faux camerounismes », c’est-à-dire des mots ou des expressions françaises qui sont tellement domestiquées par l’« indigénisation » de leur prononciation que les locuteurs camerounais ont fini par croire qu’elles sont made in Africa.

Comment la langue française perpétue les servitudes coloniales

POPULATIONS : N’osant plus dire peuplades, on opte pour populations, toujours au pluriel. Pourquoi ne parle t-on pas de la population du Cameroun, mais des populations, comme en témoigne l’ « union des populations du Cameroun » ? Il y a dans l’usage du pluriel une arrière-pensée ségrégationniste, « tribaliste ». Une population est un ensemble de personnes habitant un territoire donné, en introduisant le « s », on a l’impression d’assister à un renvoi analogique aux peuplades, aux tribus, aux ethnies, qui elles sont toujours plurielles dans notre contexte. Parle-t-on de populations américaines, françaises, égyptiennes, chinoises… ?

TRIBALISME : Aux sens ethnologique et historique, ce que nous désignions originairement tribus n’existe plus, pas davantage que des conseils tribaux ou des chefs de tribu ! Dans les éléments de langage dont nous avons hérités du colonialisme, l’on a en effet conservé le mot tribalisme qui continue d’être véhiculé alors que ce signifiant ne correspond plus à aucun signifié. On peut certes arguer de ce que le racisme existe quand l’existence de races est elle-même controversée. Une telle précision serait utile si elle permet d’unifier le champ sémantique de la haine de l’autre. Ainsi le tribalisme, comme la xénophobie ou l’antisémitisme, ne seraient plus qu’une forme de racisme et serait enfin pénalisée dans nos codes criminels.

QUELQU’UN EST QUELQU’UN QUAND IL A QUELQU’UN QUI EST QUELQU’UN : Cette idée qu’on n’est personne quand on n’a pas de travail n’est pas seulement fausse, elle est aussi pernicieuse. Quand on se définit par rapport à quelqu’un, en réalité c’est là qu’on cesse d’être quelqu’un pour n’être qu’un rien, comparativement parlant.

PRISON : Formidable espace de liberté, d’étude et de méditation

C’est le seul endroit sur terre où un bandit se sent en sécurité, il n’a pas la police après-lui, peut fumer librement son chanvre indien, et est entouré de la grande famille de la pègre, avec laquelle il partage une vocation, une philosophie, un langage, des procédés communs

REPUBLIQUE BANANIERE : Pays qui exporte des bananes ou en consomme à profusion. Le Cameroun par exemple et d’autres pays d’Amérique latine, ce sont des républiques bananières par nature. La France elle est un pays importateur, qui consomme beaucoup de bananes, c’est donc aussi une république bananière par destination.

RFI : Argument d’autorité, source plus crédible qu’une parole d’évangile.

François Soudan est ainsi une référence littéraire, Christophe Boisbouvier un scientifique de renom, si c’est écrit dans Jeune Afrique, si c’est dit dans les ondes de RFI, ou France 24, alors ce n’est pas seulement vrai c’est prouvé.

SOLIDARITE AFRICAINE : Principe d’élasticité qui distend les familles, accroit les obligations, sale les notes des mariages ou des obsèques, multiplie les tyrans domestiques, mais rend supportable la misère furieuse qui s’abat sur la population

SORCELLERIE n.f. 1. Cause objective de tous les problèmes de blocage, des échecs répétitifs, des maladies et de toute mort. 2. Raison cachée qui préside à tous les enrichissements. Au même temps dans les villages, les sorciers sont souvent des vieillards déguenillés, miséreux et marginalisés. ? Fig. casse-tête ; chose ou affirmation dénuées de bon sens. Le sida ? C’est tout simplement un problème de sorcellerie, même des médecins vous le diront ! ? Village

VEILLEE n.f. Dernière tournée offerte par un mort, la veille de son enterrement, à ceux qui l’ont connu et ceux qui voudraient le connaître post-mortem. ? La veillée, c’est encore le bal du pauvre, la ripaille des charognards et le repaire de tous ceux qui gagnent à être vus, c’est une démonstration de forces lorsque les héritiers sont riches et un stupide épuisement de forces quand ils sont moins nantis comme c’est généralement le cas.

VIE (DANS LA) Incipit d’une banalité de quelqu’un qui croit avoir vécu la mort ou au moins d’autres formes de vie. Il a la science infuse de la vie et s’apprête à vous prodiguer mille conseils, tous de suprême importance, alors que sa propre vie est un champ de ruines.

VILLAGEOIS, E n. Rustre sans éducation, inculte, et décalé syn. Paysan, ignorant

MARABOUT n.m. Psychologue à la couleur locale, doué de dons de voyance et de guérison. Il occupe le deuxième rang dans la chaîne de rétablissement ou de rémission qui va de l’hôpital à la paroisse, en passant par lui-même. Syn. Guérisseur, voyant, tradi-praticien.

LA BEAUTE EST RELATIVE Foi de bonne sœur ! Cette affirmation mille fois entendue dans la bouche d’une femme agréable à regarder, en signe de modestie, reprise par une laideron revancharde, citée par un intellectuel au goût mal assuré, ou très sincèrement dite par un manant, qui entend justifier son choix (si tant est qu’il ait vraiment eu cette liberté) amoureux, cette affirmation donc reconnaît une chose : la beauté existe (puisque la beauté est) qu’elle s’empresse tout de suite de nier (sa relativité veut-il dire autre chose que sa vanité et son insignifiance, voire son inexistence ?). Si tout le monde est beau, c’est bien que personne n’est laid, pire, tout le monde est également laid, seules les circonstances nous départageraient. Pour résumer, la beauté est relative c’est-à-dire, encore, que la beauté physique est relative, quand la beauté morale, celle des actes charitables ou amoureux serait absolue ? Pas sûr ! Enfin, si la beauté est vraiment relative, y a-t-il lieu de se plaindre que la mariée soit si belle ? Ou que la plus belle femme ne donne que ce qu’elle a ?

FEMINISME n.m. 1. Qu’on nous fiche un peu la paix ! 2. Il n’existe pas, dans la plupart des pays considérés, de mouvement féministe. Non pas que les femmes aient pris le maquis, mais ce combat est une distraction dont elles ont choisi de se passer. Qu’elles se battent au Nord, une fois que tous les droits leur seront acquis, il ne manquera plus que de les importer, c’est une question de temps et de hiérarchisation des priorités. Les Africains ont appris à répudier par principe toute tentative étrangère de leur dire ce que doivent être leurs relations avec leurs femmes.

CORRUPTION causes : chaines de dévouement façonnées par les allégeances mystiques, banques de faveur alimentées par les réseaux sociaux conséquences : la corruption étant généralisée, extrême, le mérite finit par émerger. Mais le mérite lui-même est méconnu et corrompu parce qu’il a émergé de cette pourriture de là la perte totale de repères et l’absence de modèles made in Cameroon

COUSIN, E n. 1. Partenaire sexuel occasionnel 2. Parent oublié ou lointain du village, qui est très malade, affamé ou assoiffé et a besoin d’un secours immédiat en espèces sonnantes et trébuchantes. ? Cette ambivalence rend la figure du cousin particulièrement prisée par les conjoints adultères.

Voici un extrait de Leonora MIANO qui nous renseigne sur la place privilégiée que peut avoir un cousin : « À l’Age de treize ans, Ayané s’était déflorée elle-même, à l’aide d’un tubercule de manioc. Autour d’elle, les filles se faisaient presque toujours une idée très brutale de ce qui les attendait dans la couche de leur époux. On les culbutait vers l’âge de neuf ans ou un peu après. Des hommes de passage au village. Leurs oncles ou leurs cousins […] Epésé, un de ses cousins (c’était ainsi que les femmes pudiques désignaient leurs amants lorsqu’ils avaient quelques années de moins), travaillant […] » (Léonora Miano, L’intérieur de la nuit, 2005) Un tubercule de manioc ! Cette jeune fille pue le vice. Ou bien n’avait-elle pas de cousin attentionné ? Dans ces conditions, tout s’explique subitement, surtout, pourquoi le pauvre GASTON KELMAN en veut aux maniocs.

DEMOCRATIE nom grec en crise : La « bonne à tout dire » de l’occident post-néocolonialiste. Les Camerounais par exemple ont refusé de forger leur conscience politique par le biais de la contestation systématique et de la déclamation démocratique mais restent attachés aux vertus universelles qu’elle défend.

ENAM 1. Acronyme dont l’évocation est une promesse de bonheur, pendant camerounais de l’ENA et de l’ENM ; il y a plus de prestige à y entrer qu’à en sortir. 2. Cercle ésotérique qui initie aux mystères de l’enrichissement sans cause. ? Le siège social de l’association des anciens de l’ENAM est à Kodengui, à la prison centrale.

FAMINE Influe sur les convictions politiques bien davantage que n’importe quel talent d’orateur. La devise des dictateurs africains est bien : Affamer pour mieux régner !

FCFA 1. Franc des colonies françaises d’Afrique 2. Communauté Financière Africaine 3. Monnaie de singes, marché de dupes.

FACILE adj. Qual. Se dit d’une femme à la morale sexuelle masculine

VOYAGES : Ils forment les menteurs, les affabulateurs professionnels, les dénigreurs de la patrie. Au lieu de réguler leur imagination, ils exaltent les fantasmes des camerounais qui s’expatrient. Une fois bien installés en Occident, ils voient tout de haut, avec des yeux de Blanc, avec parfois plus de mépris. Leur pays d’origine leur semble alors une république bananière, ceux qui y vivent des survivants, ceux qui y travaillent des sacrifiés.

Pour un dictionnaire français moins français

L’on voit la trace de nos valeurs particularistes dans les campagnes de communication, dans les œuvres littéraires des plus grands auteurs (Ahmadou Kourouma, Mongo Beti, Ferdinand Oyono, Calixthe Beyala, etc.) dans la production musicale, les médias, les écoles, les lycées et les universités, dans la rue, au marché, quasiment partout. La conscience grammaticale des lexicologues et autres linguistes africains, leur purisme loyaliste, sont encore trop grands, nul n’ose entreprendre un dictionnaire de langue dédié au français de chez nous. Bien sûr, il n’existe pas une langue camerounaise, sénégalaise, ivoirienne, à part entière, il existe en revanche un français du Cameroun, comme il en existe de Suisse, de Belgique, du Québec, du Sénégal…

Bref, il est temps d’en finir avec l’autodépréciation de nos pratiques linguistiques ! Ce qui constitue, aux yeux des puristes, des usages originaux, les particularités lexématiques, sémantiques et d’usage de cette langue flamboyante n’ont pas encore fait l’objet d’un recensement méthodique permettant d’en apprécier la vitalité et la richesse, faute de « recommandations officielles » ou d’académies françaises locales.