Des réfugiés politiques libyens espionnés par les services secrets français

Des réfugiés politiques libyens en France ont été espionnés de 2007 à 2010 par les services de renseignement français, en collaboration avec leurs homologues libyens. Jomode Elie Getty, l’un d’entre eux, a décidé de porter plainte contre Claude Guéant, Nicolas Sarkozy et Bachir Saleh, l’ex-chef du cabinet de Mouammar Kadhafi, qu’il tient pour responsables de ses préjudices. Explications.

Jomode Elie Getty ne digère pas le fait que les services de renseignement français aient livré des informations sur son compte à leurs homologues libyens durant la période de 2007 à 2010. Il a décidé de porter plainte contre Bachir Saleh, l’ex chef du cabinet de Mouammar Kadhafi, qui réside actuellement en France, Claude Guéant, le ministre de l’Intérieur français, et Nicolas Sarkozy, le président-candidat à l’élection présidentielle. « Je veux porter plainte pour obtenir réparation et justice ! », a-t-il déclaré à Afrik.com. Le jeune homme, qui arbore toujours fièrement son écharpe couleur kaki, est déterminé à aller jusqu’au bout.

Bechir Saleh « est ce qu’on peut appeler le monsieur Afrique de Kadhafi », précise Jomode Elie Getty. L’ex-chef de cabinet du défunt leader libyen qui réside actuellement en France était responsable des relations entre la Libye et l’Afrique. Il était également chargé de surveiller les Toubous, communauté en Libye à la peau noire, qu’on trouve aussi au Niger et au Tchad, qui était marginalisée et méprisée sous le régime du « Guide ». Bachir Saleh est un libyen noir arabisé. Il est proche de Claude Guéant avec qui il était en relation permanente. Durant la guerre en Libye, les autorités françaises lui ont prêté main forte pour l’aider à s’enfuir en France, où réside sa famille, a affirmé le Canard Enchaîné. Il bénéficie d’une protection de la police et a obtenu officiellement la nationalité française. L’homme est sous les projecteurs des médias depuis que le journal en ligne Médiapart a publié une note qui lui était adressée, dans laquelle Mouammar Kadhafi indiquait son intention de financer la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007.

L’homme de confiance de Mouammar Kadhafi est aussi activement recherché par Interpol pour « fraude ». Tripoli a récemment demandé à Paris son extradition. Sa protection, même discrète, par le président sortant français et le ministre de l’Intérieur semble être devenue un poids, à quelques jours de l’élection présidentielle. Une situation qui a contraint Claude Guéant à revoir sa position vis-à-vis de lui, affirmant que « Bachir Saleh serait livré à Interpol s’il est découvert ».

« Un arrangement entre Bachir Saleh et Claude Guéant »

Pour Jomode Elie Getty, il ne fait aucun doute que Bachir Saleh est à l’origine de l’opération d’espionnage à son encontre. Le jeune homme de 33 ans, aux cheveux noirs bouclés, issu de la communauté toubou, est réfugié politique en France depuis une douzaine d’années. Il a créé plusieurs organisations, dont le Conseil national toubou pour que les réclamations de son peuple soient prises en compte par la communauté internationale. Il est aussi le premier Libyen à avoir porté plainte contre Mouammar Kadhafi, le 14 septembre 2009 auprès de la Cour pénale internationale (CPI). Les activités du jeune homme pour la défense de la cause de sa communauté ont mis la puce à l’oreille du régime libyen. Bachir Saleh « avait peur du Conseil national des Toubous », assure-t-il. « Paranoïaque, il a pensé que ce rassemblement de Toubous intellos pouvait conduire à la chute du régime de Kadhafi ».

Jomode Elie Getty estime qu’« il y a eu un arrangement entre Bachir Saleh et Claude Guéant » pour le surveiller. Le jeune toubou a réussi à mettre la main sur son dossier, conçu par les services de renseignements libyens. Un dossier qui ne fait pas moins de 5 600 pages, à son grand étonnement. « En novembre 2011, je suis allé à Sebha dans le sud de la Libye en pleine guerre. Nous avons été aux archives où j’ai trouvé mon dossier. Je n’ai eu aucun mal à le trouver, étant donné que le sud de la Libye est contrôlé par les toubous », raconte-t-il.

Une note de ce dossier indique : « Nous pensons qu’il faut demander à Bachir Saleh d’acheter des systèmes d’écoutes sophistiqués afin de les surveiller, étant donné qu’il a des relations en France ». Deux semaines avant la venue de Mouammar Kadhafi à l’Elysée, en 2007, un rapport des services de renseignement libyens daté du 20 novembre 2007 indique également : « Nous croyons qu’il faut demander à nos délégués par le bureau populaire en France de le surveiller (Jomode Elie Getty, ndlr) et de mettre ses contacts sur écoute, de les identifier et de les suivre, et de surveiller aussi ses mouvements afin d’empêcher les actes anti-libyens. Vu la difficulté, nous demandons la possibilité d’avoir recours à des sociétés européennes qui sont spécialisées dans ce genre d’affaires. »

« Neuf membres de mon organisation ont disparu »

Plusieurs éléments indiquent la complicité des services de renseignement français dans cette opération d’espionnage, selon Jomode Elie Getty. « Ils ont même réussi à trouver mon pseudonyme, Docteur Mabrouk, grâce à des correspondances avec les membres de mon organisation. Ils ont aussi déniché le montant de mon salaire », dit-il. « J’ai été surveillé illégalement et de façon illégitime alors que je militais uniquement pour faire connaître la culture toubou ». Au moins 37 autres personnes ont été espionnées sur leurs habitudes, certifie le jeune homme.

En 2010, son espionnage prend une nouvelle tournure. Sa vie est menacée. Il est victime à plusieurs reprises de cambriolages dans sa résidence à Paris, où son téléphone portable et plusieurs de ses documents sont dérobés. Une autre des notes qu’il s’est procurées indique : « Nous avons envoyé une équipe sur le terrain ». En mars et avril 2010, il a réalisé une exposition photo sur la culture toubou à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) à Paris. « Et dans les archives des services libyens, j’ai retrouvé des enquêtes sur tous les professeurs du département Afrique de l’Inalco », révèle-t-il. « Selon lui, « seuls les services de renseignement français ont pu accéder à ces informations. Leurs homologues libyens n’auraient pas réussi à connaître tous ces détails de ma vie sans leur aide ». Pis, « mes proches ont aussi beaucoup souffert de cette affaire. Au moins neuf militants de mon organisation ont disparu en août et septembre 2010 au Niger », déplore-t-il.

Dans une autre note des services secrets libyens, il est écrit : « Nous avons neutralisé certains amis du docteur ». C’est « pour tous ces préjudices que j’ai décidé de porter plainte contre Bachir Saleh, pour crimes contre l’humanité, tentatives d’assassinats, violations de vie familiale, et contre Claude Guéant et Nicolas Sarkozy, pour leur complicité ».

Le militant toubou estime qu’en protégeant Bachir Saleh, la France entre en guerre contre sa communauté. Or, selon lui, « la France n’a aucun intérêt à être en conflit avec les Toubous qui sont les garants de la stabilité en Libye, au Niger et Tchad ».

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