Des états généraux de l’Outre-mer boiteux

Le gouvernement français a lancé officiellement, mercredi après-midi, à Paris, les états généraux de l’Outre-mer. Le président Nicolas Sarkozy avait annoncé leur tenue, en février, alors que la Guadeloupe et la Martinique étaient engagées dans une longue grève générale. Mais l’efficacité de ce travail de réflexion, supposé accoucher de solutions à la crise que traversent les départements français d’Outre-mer, est très incertaine. Car les organisations à l’origine des mouvements sociaux de janvier et février ont refusé d’y participer.

« Les décisions ont déjà été prises à Paris dans tous les domaines, et il s’agit aujourd’hui de rapiécer, de donner une petite couleur locale », déclarait ce matin, sur la radio Europe 1, Elie Domota, le porte-parole du LKP (Liyannaj kont pwofitasyon), pour justifier l’absence de son organisation aux états généraux de l’Outre-mer qu’a lancé le gouvernement cet après-midi, à Paris. Quelques heures plus tôt, mardi soir, lors d’un meeting réunissant plus d’un millier de personnes à Pointe-à-Pitre, il tenait des propos tout aussi catégoriques quant à l’opinion que se faisait son organisation sur la consultation organisée par l’Etat. « Tout est déjà décidé », affirmait-il, avant d’ajouter que « les états généraux sont une stratégie de Sarkozy pour mettre en selle l’UMP en vue des élections régionales ». Selon Elie Domota, le gouvernement et les élus de l’UMP « ont besoin de se servir du LKP comme caution » afin d’asseoir leur pouvoir dans le cadre de la probable fusion des conseils régional et départemental. « Ce sera alors l’Assemblée unique, et celui qui emportera les élections sera président de la Guadeloupe, c’est du moins ce qu’ils croient ». En Martinique, le Collectif du 5 février contre la vie chère et pour l’emploi, qui avait mené 38 jours de grève générale, a décidé, lui aussi de boycotter les états généraux, estimant que le gouvernement « va décider tout seul ».

La ministre de l’Intérieur, Michèle Alliot-Marie et le secrétaire d’Etat à l’Outre-mer, Yves Jégo, ont déploré, cet après-midi, la décision du LKP et du Collectif du 5 février. « Il n’y a pas, dans les tiroirs du gouvernement, des solutions toutes prêtes », a affirmé Yves Jégo. Et Michèle Alliot-Marie a estimé qu’ « être absent en refusant même la réflexion, en refusant de discuter sur des problèmes de fond, c’est une erreur. La politique de la chaise vide ne contribue certainement pas au rétablissement d’un climat social serein outre-mer ni à la préparation de cet avenir. » Plus acide, Yves Jégo a déclaré que, « quand il s’agit de dénoncer ce qui ne va pas c’est assez facile, quand il s’agit de construire un nouveau modèle, c’est plus difficile, eh bien on va voir ceux qui, face à la difficulté, savent se réunir pour construire ce nouveau modèle ».

Une opération pensée depuis Paris

Dégager des solutions à la crise que traversent les départements d’Outre-mer, c’est l’objectif affiché des états généraux. Des associations, des syndicats, des élus locaux, des universitaires, des chefs d’entreprise, doivent se retrouver pour travailler sur plusieurs grands chantiers, tels que la baisse des prix, le poids des importations, la production locale, la gouvernance, la culture et la mémoire. Un site Web a aussi été inauguré pour permettre de recueillir les opinions des habitants des quatre départements sur ces sujets. « Il y a un calendrier qui démarre maintenant et qui s’étale jusqu’à la fin du mois de juillet (au lieu de fin mai comme prévu initialement), de manière à ce qu’on ait un rendu en septembre et qu’on ait un conseil interministériel en septembre », a annoncé le porte-parole du gouvernement, Luc Chatel, en rendant compte devant la presse des travaux du Conseil des ministres. Et le déplacement en Guadeloupe du président de la République, qu’il avait annoncé lui-même le 19 février, pour l’ouverture des états généraux a été repoussé, sans qu’aucune date précise n’ait été fournie.

Des réunions publiques ont déjà commencé dans les départements d’Outre-mer, mais force est de constater qu’elles ne drainent pas les foules. La population, fortement engagée derrière le LKP et le Collectif du 5 février, ne se reconnaîtrait pas dans cette consultation. Le sentiment d’une opération pensée depuis Paris et imposée outre-mer domine, alors que le mouvement de grève générale avait mis la volonté et les revendications des habitants des DOM au cœur de l’action. Comment imaginer que les états généraux initiés par le gouvernement, en l’absence des forces les plus vives et représentatives des régions concernées, puissent accoucher de solutions viables ? La mission paraît bien improbable.

Laissant entendre que la situation sociale en Guadeloupe peut se tendre de nouveau et la grève générale reprendre, Elie Domota a affirmé ce matin que « M. Jégo, M. Hortefeux, le gouvernement français, c’est eux qui portent la responsabilité de tout ce qui peut arriver aujourd’hui ». Le LKP et le Collectif du 5 février estiment qu’ils ont entamé des états généraux depuis plusieurs mois déjà, lorsqu’ils ont amorcé la mise en place des plateformes de revendications qu’ils défendent, et qu’ils n’ont pas attendu l’Etat pour le faire. Mais des solutions à la crise pourraient-elles être proposées et, surtout, mises en œuvre, dans des départements d’Outre-mer français, en restant dans une logique d’affrontement avec l’Etat? Etablir un dialogue constructif, pour le bien des populations d’Outre-mer, est-il possible? La Guadeloupe et la Martinique vivent-elles un simple mouvement de grogne sociale ou sont-elles déjà engagées dans une logique de rupture avec l’Etat français? Les événements des prochains mois apporteront sans doute des réponses à ces questions.