Démocratie et nouvelle course au clocher en Afrique

En Afrique sub-saharienne la révolution politique qui pourrait produire la libération des forces sociales, susceptible d’engendrer un développement économique autocentré et une émancipation collective semble rencontrer un blocage interne. Ce frein se manifeste sous la forme d’un mode de domination et d’exploitation endogène qui se dissimule sous la dénonciation du néocolonialisme tout en s’articulant selon le modèle du colonialisme occidental.

Cette force interne d’inertie qui bloque la révolution politique en Afrique sub-saharienne paraît se déployer actuellement sous un aspect explicite dans le contexte de la vague du mouvement de démocratisation qui balaie le continent. Dans l’histoire, en effet, comme le prouvent les révolutions française et russe, de 1789 et 1917, la révolution politique a toujours été la condition sine qua non de la révolution économique et sociale. La dynamique, actuellement en cours, de démocratisation du pouvoir qui intègre pour la première fois, dans les Etats africains postcoloniaux, les populations en tant qu’acteurs centraux de l’action historique, constitue donc l’un des moments générateurs des révolutions politiques qui sont susceptibles de renverser le cours de l’histoire. Or, les nouvelles crises électorales qui se déroulent dans la sous-région présentent des signes qui permettent de supposer qu’une force interne opère déjà dans le sens de la régression en cherchant à rétablir les formes de domination conservatrices du passé. Les crises politiques ivoirienne, sénégalaise, nigériane, congolaise, camerounaise, guinéenne, libérienne, gabonaise, sans que cette liste soit exhaustive, révèlent des acteurs politiques individuels qui n’incarnent ni des intérêts sociaux professionnels ni des projets structurés par le principe de totalité tel le bien commun, la liberté humaine, le bien être collectif, l’intérêt national !

Analysant la nature de la lutte politique qui se déroule en ce moment au Sénégal pour en cerner les contours et en déceler le caractère spécifique, le géographe Géraud Magrin, chercheur au Cirad révèle qu’elle semble se réduire à une lutte où « les individualités captent davantage que les idées ». Les débats idéologiques et la concurrence des projets de société sont absents de la lutte politique sénégalaise actuelle. La vie politique sénégalaise semble structurée sur des allégeances personnelles de nature clientélaire et non pas sur des projets de société, et le combat politique exprime un affrontement entre des individualités qui ne représentent pas des catégories ou des intérêts sociaux professionnels. L’observation révèle une compétition de personnes, une lutte entre les élites dominantes qui cherchent à s’approprier le pouvoir à des fins personnelles. Ce constat sur le Sénégal peut être étendu à toute l’Afrique sub-saharienne. Des hommes ou des groupes qui ne poursuivent que des intérêts personnels ou particuliers sont en compétition pour l’accaparement du pouvoir. Nous osons, en conséquence, avancer l’hypothèse de l’existence, dans les pays africains en voie de démocratisation, d’une course au clocher, de nature coloniale, entre les élites pour la monopolisation du pouvoir.

Après la course au clocher, le scramble for Africa des puissances occidentales pour le partage colonial de l’Afrique, la réédition d’une compétition analogue semble en effet s’être ouverte en Afrique dans le contexte de la démocratisation. A y voir de près, l’intermède du monopole du pouvoir par les partis uniques et les diverses dictatures avait figé la dynamique de cette compétition spécifique inaugurée, en fait, dès la lutte pour les Indépendances. Les acteurs de la nouvelle course interne au clocher sont cette fois-ci les élites politiques et technocratique modernes en lutte pour le pouvoir dans les Etats-africains. Une course au pouvoir, un scramble for power, forme endogène spécifique du néo-colonialisme tant décrié succède donc au scramble for Africa au Sénégal, au Nigeria, au Congo, en Côte d’Ivoire, en Guinée, au Togo, au Cameroun, au Gabon, au Libéria, au Mali et dans d’autres pays de la sous-région. Dans une étrange continuité, le processus étranger de l’aliénation dont les Indépendances étaient censées libérer l’Afrique serait repris par des acteurs locaux pour leurs propres comptes.

L’analogie de la course coloniale au clocher est pertinente car, dans la compétition politique actuelle qui s’est engagée dans la plupart des pays africains, des égoïsmes individuels motivés par la réalisation de leurs intérêts particuliers s’affrontent pour occuper un lieu : le pouvoir d’Etat, et s’en approprier dans un but de jouissance exclusive à des fins personnelles. L’attractivité du pouvoir, source de richesse et de prestige individuels est le point aimanté, le mât de cocagne, vers lequel convergent toutes les ambitions des élites politiques et technocratiques, qui s’engagent en conséquence dans une mêlée où tous les coups sont permis. De même que la terre africaine fut pour les colonisateurs occidentaux une terre étrangère convoitée pour ses richesses minières et agricoles, dont la possession devait conférer à l’Etat qui parvenait à s’en emparer, le prestige impérial et une source d’accumulation de richesse nationale, le pouvoir dans les Etats africains est aujourd’hui convoité par les élites en tant que voie d’accès à la richesse et au prestige individuels. Le pouvoir est ce territoire vide, sans occupant qui revient en tant que propriété privée au vainqueur de la compétition. Ni l’Etat multiethnique dont ils contestent la réalité, ni sa population n’en sont les propriétaires. L’unité nationale ne fut pas construite dans les Etats polyethniques postcoloniaux. Il n’y avait pas de nation donc il n’y pas de peuple unifié qui pourrait être le propriétaire souverain du pouvoir. Les élites décrètent la vacance du propriétaire légal et légitime du pouvoir en niant la souveraineté du peuple autant que la prétention de l’Etat postcolonial à en être formellement le dépositaire.

Depuis les Indépendances africaines, les procédés mobilisés par les élites dominantes en compétition pour la conquête du pouvoir vont alors être similaires aux procédés utilisés par les colons européens. La force est employée sans limitation pour soumettre les populations rétives et éliminer les adversaires. La technique du clivage social et de la division ethnique est mise en œuvre pour asseoir l’emprise politique et établir le règne du conquérant. Des alliances clientélaires sont nouées avec les chefs coutumiers et les autorités spirituelles des religions traditionnelles et modernes. Des gratifications matérielles sont distribuées aux leaders sociaux des communautés pour s’attacher des alliés et s’assurer d’indéfectibles fidélités. Le pouvoir est pris par le plus fort et le plus rusé en vue de la domination politique des populations qui doit servir à l’exploitation économique du territoire et à la monopolisation des richesses. La police, les forces armées, les divers démembrements de l’administration de l’Etat sont confiés à des proches fidélisés et assermentés. La distribution du savoir occidental, voie d’accès à la modernité et à la maîtrise de ses différents contours et articulations, est pointilleusement surveillée et réservée aux cercles de la minorité dominante. L’abrutissement collectif par la propagande et le sabotage du système éducatif empêche la prise de conscience de l’origine interne de l’aliénation et rend impossible l’organisation d’une révolte collective contre la domination endogène. Dans les tactiques et les stratégies personnelles élaborées par les protagonistes, la grande masse de la population ne doit intervenir dans la compétition pour le pouvoir qu’à titre de bétail électoral et d’instrument aisément manipulable. Le capital financier du pays et les sources d’enrichissement économique sont jalousement monopolisés et réservés à la jouissance de la famille du président et de ses proches. On élabore ensuite des manœuvres destinées à assurer la continuité de la conservation du pouvoir en manipulant la Constitution. Le colonialisme économique intérieur réalise alors son articulation systématique avec le colonialisme politique intérieur. Pour finir, la désignation du colonialisme occidental comme bouc émissaire à la vindicte populaire est le voile épais qui va servir à recouvrir et à dissimuler la domination et l’exploitation internes. Le dispositif du colonialisme intérieur achève ainsi de s’installer dans la durée en s’assurant dans ses fondations.

Le caractère énigmatique de ce colonialisme intérieur réside toutefois dans le fait que la force qui élabore et organise ici les mécanismes de la régression économique sociale et politique soit celle à laquelle revenait la fonction de générer la dynamique de l’émancipation et de la transformation qualitative des sociétés africaines. Cette contradiction révèle donc que cette crise sociale interne exprime une activité de désintégration en œuvre dans le corps social. L’égoïsme politique des élites est le syndrome de la division intérieure, d’une unification étatique qui ne fut jamais voulue. Il exprime une cristallisation des particularismes contre l’unité du corps social. La praxis politique de la catégorie sociale la plus individualisée qui est douée de la conscience de sa marginalité s’approprie le pouvoir d’Etat pour le retourner contre un éventuel projet d’unité nationale et une viabilité des ensembles étatiques hérités de la colonisation. Est-il alors déraisonnable de formuler l’hypothèse selon laquelle le colonialisme interne africain de l’intelligentsia se modèlerait sur le colonialisme externe occidental pour détruire son héritage et rétablir à son propre profit le règne des particularismes et des régionalismes ? Ne s’exprime-t-il pas sous la forme caractéristique de l’ethno-colonialisme ?

Dr Dieth Alexis.

Vienne. Autriche

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