Délocalisation de la torture

Les Etats-Unis, la Suède et plusieurs pays asiatiques et arabes ont eu recours, depuis le milieu des années 90, à des « restitutions extraordinaires » de prisonniers vers l’Egypte. C’est à dire des extraditions illégales de suspects, pour la plupart islamistes présumés, afin qu’ils soient interrogés et torturés sur le sol égyptien. C’est ce que dénonce un rapport de Human Rights Watch qui vient d’être rendu public.

Selon un rapport de l’organisation Human Rights Watch (HRW), un nombre important de militants islamistes présumés ont été transéférés clandestinement en Egypte pour y être torturés, depuis le milieu des années 90. Sur 53 pages, HRW analyse cette « sous-traitance » de la torture et identifie 63 cas de « restitutions extraordinaires », dont les victimes ont été pour la plupart des islamistes présumés d’origine égyptienne. Ces hommes ont été emmenés de force sur le sol égyptien principalement par d’autres pays arabes, des pays d’Asie du Sud mais aussi par la Suède et les Etats-Unis. Sur la soixantaine, 32 ont été extradés illégalement par des pays arabes voisins, comme la Libye ou le Yémen, où la torture est aussi pratiquée.

La Convention arabe pour la suppression du terrorisme, qui fixe le cadre légal de ces « restitutions », est entrée en vigueur en 1998. Mais les décisions restent entre les mains des gouvernements concernés et la Convention n’a pas la possibilité d’approuver ou de refuser les extraditions. Ces dernières permettent à des pays comme les Etats-Unis d’éviter les procédures traditionnelles d’extradition. « Envoyer des suspects dans un pays où ils sont exposés à un risque élevé de torture est strictement interdit par la loi internationale et le droit américain », insiste Joe Stork, responsable de la zone Moyen-Orient pour HRW. « Au vu du terrible record de l’Egypte en ce qui concerne la torture de prisonniers, aucun pays ne devrait envoyer de suspects là-bas. L’administration Bush se contente d’obtenir des assurances diplomatiques que les suspects ne seront pas torturés. Mais elle sait très bien que l’Egypte torture des gens en détention et que les promesses de ne pas torturer ne valent pas le papier sur lequel elles sont écrites. »

Culture de la brutalité et de l’impunité

En effet, toujours selon HRW, l’usage de la torture est largement utilisé en Egypte, notamment par le service des Enquêtes sur la sécurité d’Etat qui dépend du ministère de l’Intérieur et jouit d’une totale impunité. Les tortionnaires ne sont jamais inquiétés, le gouvernement égyptien ne se donnant jamais la peine de diligenter des enquêtes sur ces pratiques et de punir leurs auteurs. L’Etat égyptien a également refusé la venue du Rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture.

La « culture de la brutalité » serait répandue au sein des tous les services d’ordre et même dans la police. En février dernier, le dernier rapport sur les droits humains du Département d’Etat américain, mentionne que la « torture des détenus par la police, le personnel de sécurité et les gardiens de prison est commune et persistante » en Egypte. Comme le note le Conseil national pour les droits de l’Homme égyptien, dans son premier rapport d’avril 2005, la torture est en Egypte une « pratique normale d’investigation ». Et elle serait systématique sur les prisonniers suspectés d’être des militants islamistes. Les organisations égyptiennes des droits de l’Homme ont dénombré une vingtaine de personnes mortes sous la torture en 2003 et 2004 et 292 cas avérés de torture, entre janvier 1993 et avril 1994.

Services très spéciaux

HRW explique que la pratique de la torture délocalisée remonterait à 1994-95 et qu’elle se serait accrue depuis les attentats du 11 septembre 2001. L’ancien directeur de la CIA George Tenet indique dans un rapport de mars 2004 que la CIA a extradé plus de 80 personnes avant le 11 septembre 2001 et un article du New York Times daté du 6 mars 2005 précise que, depuis cette date, les Etats-Unis ont extradé 100 à 150 suspects vers des pays étrangers, dont une majorité en Egypte.

Mais d’autres pays ont aussi les faveurs des décideurs américains : Jordanie, Syrie, Maroc, Afghanistan, Irak… Chacun possède ses petites « spécialités », comme l’explique Robert Baer, ancien responsable de la CIA, cité dans un article de The New Statesman de mai 2004. « Si vous voulez un interrogatoire sérieux, envoyez le prisonnier en Jordanie. Si vous voulez qu’il soit torturé, envoyez-le en Syrie. Si vous voulez qu’il disparaisse et ne plus jamais le revoir, envoyez-le en Egypte. »

Lire le rapport en anglais uniquement.

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