Décès de migrants en Méditerranée : « Nous allons porter plainte contre l’OTAN »

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L’année 2011 aura été l’année des révolutions en Afrique du Nord, mais également la plus meurtrière en Méditerranée. Face aux plus de 1 500 morts ou disparitions de migrants dans la traversée vers l’Europe selon l’évaluation du Haut-Commissariat aux réfugiés, une riposte associative s’organise.

Nicanor Haon assure la coordination entre associations et groupes de travail au sein du réseau Boats for People. Il participe actuellement en Tunisie à l’organisation du Forum social maghrébin, qui doit être l’été prochain le point d’arrivée d’une flottille internationale. Face à de forts soupçons de non-assistance aux migrants en détresse, il explique également à Afrik.com comment Boats for People entend poursuivre les gendarmes des mers.

Afrik : Boats for People est un regroupement initié il y a peu…

Nicanor Haon :
L’idée d’une coordination internationale des associations de soutien aux migrants n’est pas nouvelle. Mais elle s’est effectivement concrétisée seulement au début de l’été 2011, avec la création de Boats for People suite aux Rencontres anti-racistes de Cecina (Italie). Celles-ci avaient lieu alors qu’un nombre exceptionnel de naufrages d’embarcations de migrants étaient enregistré entre la Tunisie, Malte et l’Italie. De nombreuses organisations des deux rives de la Méditerranée ont décidé de travailler de concert, dont les réseaux internationaux de la Fédération internationale des droits de l’Homme et de Migreurop[[Le comité de pilotage est composé, pour l’international, de la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH) et de Migreurop ; pour la Tunisie, du Comité pour les droits économiques et sociaux, de la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme et du Centre de Tunis pour la Migration et l’Asile (CETUMA) ; pour le Maroc, du Groupe Antiraciste de Défense et d’accompagnement des Étrangers et Migrants (GADEM) ; pour l’Italie de l’Associazione Ricreativa e Culturale Italiana (ARCI) ; pour la France, du Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement (CCFD), de la Fédération des Associations de Soutien aux Travailleurs-euse-s Immigré-e-s (FASTI), de la Cimade, du Groupe d’Information et de Soutien des Immigrés (Gisti) et de la section Bouches-du-Rhône du Réseau Éducation Sans Frontières (RESF) ; et pour la Belgique, de la Coordination et Initiatives pour Réfugiés et Étrangers (CIRE) et de la Ligue des Droits de l’Homme Belgique]]. L’objectif a été de passer à un mode d’action plus direct, face au mépris du droit de la mer de la part d’un certain nombre de gendarmes des mers et face au peu d’écho rencontré par les traditionnels communiqués ou conférences de presse.

Afrik : Le Haut-commissariat aux réfugiés (HCR) des Nations unies parle de plus de 1 500 personnes disparues ou décédées dans la traversée de la Méditerranée en 2011, pour environ 58 000 migrants arrivés sur l’autre rive. Comment analyser ce chiffre ?

Nicanor Haon :
Les estimations sont toujours difficiles et nous ne souhaitons pas forcément nous inscrire dans un décompte macabre. Plus importantes sont les causes, en particulier la violation des droits. On sait qu’un dispositif militaire exceptionnel a été déployé en 2011 et que de nombreuses morts auraient pu être évitées. Dépendant des navires, les embarcations de migrants peuvent souvent être repérées par imagerie satellite ou par radar. Et la zone à couvrir n’est pas gigantesque. Nous disposons de nombreux témoignages de contacts visuels, d’appels à l’aide en direction des navires militaires sans qu’une aide immédiate soit apportée, les faisant parfois attendre 48 heures, avec comme résultat de nouveaux décès.

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Afrik : Que dit précisément le droit international ?

Nicanor Haon :
L’article 98 de la convention des Nations unies sur le droit la mer est clair : il impose un soutien inconditionnel aux personnes en détresse. De même, la Convention de Genève sur les réfugiés oblige les États à examiner les demandes d’asile. Et là encore, on constate des actions au mépris du droit : en août dernier, l’OTAN a demandé à un navire militaire espagnol de renvoyer dans les eaux territoriales tunisiennes un bateau clandestin !

Afrik : Vous avez donc décidé de mener la bataille sur le terrain judiciaire ?

Nicanor Haon : Oui. Nous préparons depuis plusieurs mois déjà une série de plaintes, notamment à l’encontre de l’OTAN. Un travail de longue haleine car nous nous basons, outre des images satellite, sur les témoignages de survivants. Nous devons donc les retrouver pour monter les dossiers, en Europe mais aussi par exemple en Tunisie ou en Libye. Le père Mussie Zerai, un prêtre érythréen, nous aide beaucoup en cela car il communique son numéro personnel italien sur plusieurs radios en Afrique et peut ainsi être contacté par téléphone satellitaire pour, à son tour, appeler à l’aide les autorités. A défaut de quoi, des preuves peuvent être recueillies de leur inaction. Cette action judiciaire est aussi pour nous une façon de répondre aux deux procès menés en Italie, respectivement contre deux capitaines de bateaux tunisiens et contre un capitaine de l’organisation humanitaire Cap Anamur, chacun après avoir sauvé de la mort des dizaines de migrants. L’acquittement aura dans les deux cas pris de nombreuses années de procédure.

Afrik : Boats for People prévoit aussi l’organisation d’une « flottille pour enrayer l’hécatombe en Méditerranée ». Quelle est la nature du projet et pourquoi utiliser un terme désormais associé aux deux flottilles pour Gaza (en 2010 et en 2011) ?

Nicanor Haon : Le terme n’a pas été choisi pour leur ressembler et notre démarche est différente : nous ne comptons pas apporter une aide humanitaire en zone de blocus. Nous souhaitons pour l’instant garder secrets les détails sur le nombre de personnes et de bateaux prévus, pour des raisons de sécurité. Mais ce que je peux vous dire, c’est que la flottille partira en juillet prochain d’Italie, pour rallier Monastir, via la Sicile. Les bateaux arriveront dans le port tunisien au moment du Forum social maghrébin, qui se tiendra du 12 au 15. Notre but est autant de faire parler des plaintes déposées que de renforcer les liens entre les organisations du réseau. Nous espérons pouvoir faire une démonstration de force de la part de la société civile, ce qui n’est pas sans importance en Tunisie puisque de nombreuses associations n’existent officiellement que depuis peu. Peut-être cette première initiative pourra-t-elle également préfigurer des actions futures [comme des opérations en mer plus fréquentes, ndlr].

Afrik : Vous êtes d’ailleurs actuellement (entretien réalisé début février) en Tunisie pour participer à la préparation du Forum social. Comment les nouvelles autorités abordent-elles le sujet de l’immigration ?

Nicanor Haon :
Pour l’instant, la politique migratoire est loin d’être une priorité. Elle passe pour le gouvernement après de nombreuses autres. Il n’y a pas de système d’asile pour les migrants, subsahariens ou autres, pas plus que de statistiques disponibles sur les expulsions ou les procédures de rétention. On est dans le flou le plus complet.

(Photo : Creative Commons – Flickr/Vito Manzari)