Décès de migrants au Maroc : Tanger sous tensions

Tanger est sous les feux des projecteurs depuis la mort de Cédric, 18 ans, venu du Cameroun. Un décès accidentel, selon les autorités, qui rappelle étrangement les meurtres de plusieurs autres migrants dans le royaume du Maroc.

La tension reste vive à Tanger, dans le nord du Maroc, tout particulièrement dans le quartier de Boukhalef où un clandestin camerounais de 18 ans est mort, le 4 décembre. Cédric aurait chuté d’un immeuble pendant une intervention policière. La mort du jeune homme a déclenché des heurts entre les forces de l’ordre et plusieurs centaines de migrants exaspérés par les mauvais traitements dont ils disent être victimes. Car, quelques semaines plus tôt, c’est un Sénégalais qui a perdu la vie dans des circonstances similaires et dans le même quartier.

Les autorités continuent de nier toute implication dans ce nouveau décès. Telly, 23 ans, ami et compagnon de chambre de Cédric, est inquiet. « Nous avons l’impression que la police cherche à nous chasser de Tanger », a-t-il dit à l’AFP. Immédiatement après la mort de Cédric, des habitants de Boukhalef ont manifesté, brandissant des pancartes sur lesquelles on pouvait lire : « Nous ne sommes pas racistes », mais ces derniers affirment pourtant « ne pas vouloir de noirs ici ». « C’est la première fois que cela se produit. Et nous sommes réellement inquiets, car nous ne savons pas à quoi nous attendre à présent », commente Telly.

Du pays de transit à la terre d’accueil

Le Maroc n’est plus un simple pays de transit vers l’Europe, mais il est depuis quelque temps devenu une terre d’accueil pour migrants subsahariens. Conscient de cette réalité, et sous la pression d’ONG, le royaume a annoncé qu’il organisera en 2014 une vague « exceptionnelle » de régularisation parmi les « 25 000 à 40 000 » clandestins présents sur le sol marocain. Parallèlement, les autorités entendent renfoncer la surveillance des frontières, et tout particulièrement dans le nord du Maroc où de nombreux migrants tentent de rejoindre l’Espagne à l’aide d’embarcations de fortune. Une initiative prise à la demande de l’Union européenne, à commencer par l’Espagne. Depuis le 1er décembre, plus de 200 candidats à l’exil ont été « interceptés » dans la région de Tanger, selon des sources officielles.

Des policiers non formés

Ces récents évènements, loin d’être des cas isolés dans le pays, ont poussé l’Association marocaine des droits humains (AMDH) à affirmer que les autorités marocaines entreprennent une « politique » visant à repousser les migrants loin du littoral. « Dans le cas de Cédric, nous ne savons pas s’il a été poussé par la police. Mais la réalité, c’est qu’il y a eu des morts suite à des opérations policières. Ils sont responsables », dénonce Boubker el-Khamlichi de l’AMDH.

Le préfet de police de Tanger, Abdellah Belahfid, affirme vouloir « tirer au clair les circonstances » du décès. Mais il défend tout de même son mode opératoire. Ce « travail de routine » vise à lutter, notamment, contre les « réseaux qui s’activent dans le trafic de stupéfiants », relève-t-il. « Il n’y a pas, actuellement, (…) d’opérations de refoulement », dans l’attente des régularisations, mais de simples « contrôles d’identité », ajoute-t-il. Le fondateur du Groupe antiraciste d’accompagnement et de défense des étrangers et migrants (Gadem), Hicham Rachidi, assure pourtant que « 200 personnes arrêtées » dans le nord sont arrivées à Rabat en une seule journée, début décembre. « Ils les abandonnent à proximité du QG de la police et leur disent d’aller demander l’aide des ONG », avance M. Rachidi, qui appelle à un « changement des mentalités ».« Il y a 65 000 membres des forces auxiliaires, quand vous les laissez aux prises à l’immigration illégale, sans entraînement spécifique, consignes ou procédures, il est difficile d’éviter les abus », juge-t-il.

Des crimes odieux

La mort de Cédric rappelle celle du jeune Sénégalais, Ismaila Faye, poignardé en août dernier à la gare routière de Kamra, à Rabat, pour une histoire de place. Dans un bus, un Marocain aurait exigé la place du jeune talibé qui a tout simplement refusé de la lui céder. Son refus lui a coûté la vie, mercredi 14 août. Il a été froidement poignardé à plusieurs reprises. Le meurtrier a été appréhendé par la police.

Quelques jours avant, c’est Alain Toussaint, 40 ans, enseignant à Rabat, qui est retrouvé mort. Ce dernier rendait une visite à des amis à Tanger. Malgré la validité de sa carte de séjour, il a été embarqué lors d’une opération « nettoyage » qui visait à arrêter les sans-papiers. Alors que les migrants pensent être conduits au commissariat, le bus prend la direction d’Oujda, où ils auraient été abandonnés à la frontière algérienne, en plein désert, selon des témoignages. Pendant le trajet, Alex Toussaint tente de raisonner les policiers. Il est jeté hors du bus par l’un d’entre eux. Il décédera cinq jours plus tard, à l’hôpital Mohammed V de Tanger.