De la visibilité aux non-voyants du Congo

Major de promotion de l’Institut national des aveugles au Congo, Emerson Massa essaie de recréer l’opportunité qu’il a eue à travers son ONG Viens et vois. L’alphabétisation y est conçue comme un impératif pour favoriser l’insertion économique et sociale des aveugles, souvent considérés comme « des épaves humaines ».

Etre scolarisé au Congo quand on est malvoyant ou non-voyant est une chance qui s’apprécie. Surtout quand on s’apelle Emerson Masa.
« Je suis un ancien élève de l’Institut national des aveugles du Congo, la seule structure qui nous accueille dans le pays. Je suis issu de la première promotion qui a obtenu son bac dans cet institut en 1994 ». Major de sa promotion, le jeune homme a alors 23 ans et décide de se « débrouiller tout seul », au grand désarroi de ses parents qui pensent à l’obstacle que constitue son handicap. « Je voulais montrer aux gens ce que je pouvais faire ». Il vend du pétrole, des vêtements à crédit et tient une cabine téléphonique. « Je me suis protégé avec une grille, raconte-t-il à propos de son expérience de distributeur d’essence. Tout était bien ordonné. Je touchais le billet de façon sensible. Quand j’avais des doutes, je me tournais vers quelqu’un de confiance ». Ses petites entreprises ont permis à Emerson Massa de payer son mariage et la dot de son épouse. Le jeune homme est papa d’un petit garçon depuis 2007.

Des hommes heureux

Grâce à l’Institut national des aveugles, Emerson Massa a pu se prendre en charge. Ce n’est malheureusement pas le cas de tous ceux qui ont le même handicap que lui. « Pour y être admis, il faut avoir au minimum 15 ans et au maximum 25 ans. Ce qui m’a révolté, raconte-t-il, c’est que certains deviennent des laissés-pour-compte parce qu’ils n’ont
pas l’âge requis pour intégrer l’institut ». Le jeune congolais lance en 2004 l’ONG Viens et vois pour remédier en partie à cette situation. Elle s’attelle, entre autres, à conduire des programmes d’alphabétisation « parce qu’il y a seulement 2% de handicapés visuels qui accèdent aux bancs de l’école ». Cent vingt personnes ont été formées entre 2004 et 2008 dans les capitales économique, Brazzaville, et politique du Congo, Pointe-Noire. Au total, cinq sessions, à laquelle une quinzaine de personnes participent, ont été organisées à Brazzaville et trois autres, à Pointe-Noire. Pour chacune d’elles, l’ONG a dépensé environ « 5 500 euros ». La structure prend en charge le transport, le gîte, le couvert ainsi que la formation des stagiaires. Viens et vois, dont le siège est à Brazzaville, propose aussi des séminaires économiques qui ouvriront la porte à des petits métiers aux participants. « Nous leur montrons par exemple qu’ils peuvent tenir une cabine téléphonique et devenir ainsi autonomes. » La pâtisserie et les techniques de maraîchage sont également enseignées. L’ONG dispose aussi de deux hectares de culture du manioc exploitée par une trentaine de malvoyants.

« Les gens manifestent beaucoup de joie, sont heureux de se rendre compte qu’ils peuvent s’insérer socialement, explique Emerson Massa. C’est vrai qu’on peut estimer que c’est une goutte d’eau dans l’océan quand on alphabétise 120 personnes sur 100 000 handicapés. Mais on a pas la prétention de tout faire, mais c’est important de semer de l’espoir dans le cœur de ceux que l’on traite comme « des épaves humaines » et dont attend rien, même au sein de leur propre famille ».
Viens et vois, l’un des coups de cœur de l’édition 2010 du concours Harubuntu des porteurs d’espoir et de richesses africains, s’est également dotée de cybercafés où sont dispensés gratuitement des cours d’informatique tous les jours de « 7h30 à 20h30, sauf le dimanche». Les ordinateurs sont équipés du logiciel de reconnaissance vocale Jaws. « Nous n’avons pas les moyens d’équiper nos ordinateurs. « Un clavier braille coûte entre 9 et 11 000 euros, explique Emerson Massa ». A Brazzaville et à Pointe-Noire, les salles comptent respectivement 12 et 7 ordinateurs en service. Petit à petit, Emerson Massa et son ONG deviennent des bâtisseurs d’avenir pour les handicapés visuels au Congo.