David Monsoh, profession producteur

David Monsoh est incontestablement, aujourd’hui, l’un des plus célèbres producteurs d’artistes africains. A son actif : feu Doug Saga, Lino Versace, Boro Sandji, le Molare, Dj Arafat, notamment, et surtout la nouvelle star de la musique congolaise Fally Ipupa. Pour Afrik.com, il lève le voile sur les contraintes et les réalités de sa profession dans un univers afro qui a ses propres spécificités.

David Monsoh. Vous entendez souvent son nom chanté en dédicace par les artistes africains. L’Ivoirien, ancien directeur artistique de Sono Disc (devenue ultérieurement Next Music, maison de disques aujourd’hui disparue) est l’un des grands noms de la production musicale africaine. Il a, notamment, fait connaître le groupe Magic System et dispose dans son écurie, Obouo Music, de la fine fleur du Coupé Décalé. Dénicheur de talents, c’est à lui que l’on doit l’éclosion de la nouvelle figure emblématique de la musique congolaise : Fally Ipupa.

Afrik.com : Les artistes africaines ont souvent mauvaise réputation à cause de leur manque de ponctualité. Ils arrivent avec au moins 1 à 2 heures de retard sur scène. Est-ce que ça vous pénalise en tant producteur ?

David Monsoh :
Oui ça me pénalise énormément parce que les artistes africains n’ont pas la notion de l’heure. Moi, quand je leur donne rendez-vous c’est toujours une heure avant. Pour les spectacles, je pense que le problème vient aussi du public qui arrive tard aux concerts. La majeure partie vient après les petites sorties au restaurant ou au cinéma. Pour un concert qui est prévu par exemple à minuit, l’artiste attend parfois le public jusqu’à 2h ou 3 h du matin. Il ne peut pas jouer sans son public ! Ca été notamment le cas avec Fally Ipupa à L’Olympia. Le concert devait commencer à minuit et Fally Ipupa était là depuis 23h30. Mais il a dû attendre jusqu’à 1h du matin que la salle soit remplie avant de commencer. Et ça retarde tout le monde. On est en train de trouver une solution pour commencer les concerts beaucoup plus tôt que d’habitude. On commencera vers 20h pour finir à minuit, comme le font les autres. La nouvelle génération d’artistes est en train de changer les choses.

Afrik.com : Combien coûte la production d’un artiste ?

David Monsoh :
Je prends le cas de Fally Ipupa, par exemple, le coût global, production et communication, est de 300 000 euros. C’est beaucoup par rapport aux autres artistes. Mais, on devait faire un travail de marketing colossal car il vient de nulle part. Il faisait partie d’un groupe en Afrique (Quartier Latin groupe de Koffi Olomide ndlr) et il fallait vraiment faire un gros travail pour le mettre en valeur en Europe. Cela a coûté vraiment cher.

Afrik.com : A partir de combien d’albums estimez-vous bien « vendre » ?

David Monsoh :
A partir de 30 000 albums. Un artiste qui sort un album pour la première fois et qui arrive à en vendre plus de 30 000 albums : c’est un exploit. Aujourd’hui le marché du disque coûte cher, on dépense beaucoup pour le marketing mais on n’en gagne pas facilement. Moi, je suis déjà satisfait quand le travail est bien fait. Pour Fally, j’ai réussi, grâce à Dieu, à vendre plus de 75 000 albums. C’est énorme pour un artiste. OK, il était chef d’orchestre dans le groupe de Koffi Olomidé, mais il n’était pas connu du public. C’est la première fois que j’arrive à sortir un artiste inconnu pour le faire cartonner comme ça. On a vraiment fait un très bon travail. Fally plaît énormément et est un vrai produit marketing.

Afrik.com : Est-ce que la production d’artistes africains est un commerce rentable ?

David Monsoh :
C’est rentable pour ceux qui piratent, parce qu’ils ne dépensent rien. Cela me fait mal au cœur, car nous, les producteurs, sommes perdants dans cette histoire. On dépense énormément d’argent sur les albums qu’on retrouve piratés sur le marché, surtout en Afrique. Ça ne touche pas les artistes en eux-mêmes, au contraire. Car pirater leur musique leur fait de la publicité. En Côte d’Ivoire, on est en train de voir avec le gouvernement pour qu’il nous donne les moyens nécessaires pour pouvoir combattre la piraterie. Si chaque gouvernement africain prenait la peine de faire attention à la musique et prenait conscience qu’il s’agit d’un véritable emploi pour les artistes, on pourrait aller très loin. Pour le moment, la piraterie nous fait souffrir.

Afrik.com : Vous avez produit beaucoup d’artistes de Coupé Décalé. Quelles sont, selon vous, les valeurs de ce concept où ils distribuent de l’argent en public?

David Monsoh :
C’est un concept que les membres de la Jet Set ivoirienne ont créé pour s’amuser, mais ils ont arrêté tout ça. Ils ne distribuaient pas en tant que tel de l’argent. A chaque concert ils donnaient des petits billets par-ci, par là, pour mieux se faire remarquer.

Afrik.com : Le concept en lui-même a une signification douteuse. Coupé en argot ivoirien ne signifie t-il pas arnaquer et décalé s’enfuir ?

David Monsoh :
C’est du n’importe quoi ! Les gens aiment parler pour ne rien dire. Le Coupé Décalé est un concept. C’est sur la danse que les artistes misent. C’est aussi sur le look, le côté fashion et le style, mais ce n’est pas sur l’arnaque comme les gens peuvent le croire. On dit aussi souvent que les rappeurs sont des bandits, des dealers… c’est comme ça, on ne peut pas refaire le monde.

Afrik.com : Depuis la mort de Doug saga, le Coupé Décalé s’est essoufflé. Est-ce que c’est la fin ?

David Monsoh :
Non, du tout. J’ai pris un peu de recul depuis la mort de Doug Saga pour préparer les autres artistes tels que Lino Versace, Dj Arafat et les autres. Tout est opérationnel maintenant. Le Coupé Décalé va repartir à nouveau. Ils sont dernièrement passés au grand journal sur Canal plus pour parler du mouvement. Le Coupé Décalé prend de l’ampleur et bientôt toute l’Europe dansera le Coupé Décalé.

Afrik.com : Le Coupé Décalé a pris d’autres directions, comme le Coupé Décalé Gwada…

David Monsoh :
Ce sont les dérivés de la danse. Chacun veut créer son style mais ça reste toujours le Coupé Décalé.

Afrik.com : Pensez-vous que le succès de Fally Ipupa marque le grand retour de la musique congolaise?

David Monsoh :
La musique congolaise est une musique que j’aime beaucoup et qui a bercé ma jeunesse. C’est pour cette raison que j’ai misé gros sur Fally. Je suis vraiment fier. Il a fait un concert à Abidjan cet été, j’ai été heureux de voir comment il a rempli la salle. Près de 6.000 personnes chantaient la Rumba. Oui, je pense que grâce à lui la musique congolaise revit. Il y arrive en travaillant dur et il a l’esprit d’ouverture. C’est un artiste qui n’a pas peur de travailler avec les autres communautés.

Afrik.com : Il y n’a-t-il pas une jalousie de la part des autres artistes que vous produisez ?

David Monsoh :
Non, du tout. Au contraire ils sont contents de voir que je suis un producteur qui voit loin et qui est toujours à la rencontre de nouveaux talents. En plus, le courant passe très bien entre eux.

Afrik.com : Avez-vous vraiment le temps de développer tous ces artistes ?

David Monsoh :
C’est difficile, mais je ne suis pas tout seul. J’ai une grosse équipe derrière qui me donne un coup de main. On est en train de sortir l’album de Lino Versace, d’Arafat, du Molare, ainsi que le deuxième album de Fally. Ces albums seront sur le marché d’ici la fin de l’année.

Afrik.com : Fally Ipupa était le protégé de Koffi Olomidé, et aujourd’hui, il est plus demandé que lui. Quels sont tes rapports avec Koffi Olomidé ?

David Monsoh :
Il y a eu des malentendus, mais tout s’est arrangé. Il y avait des non-dits, mais nous sommes des adultes, on s’est compris.