« Dans la peau d’un Noir »

Dans la peau d’un Noir ou d’un Blanc, c’est l’expérience qu’ont vécue, pendant un mois, une famille blanche et une famille noire pour illustrer les discriminations dont sont victimes les personnes à la peau noire. Le documentaire en deux parties, qui sera diffusé mardi et mercredi sur la chaîne Canal Plus, retrace leur métamorphose et leur quotidien. Christine Cauquelin, directrice des documentaires de Canal Plus, revient sur cette expérience inédite en France.

Huit mois de prépration, précédée d’une enquête, et un mois de tournage ont permis d’aboutir au documentaire Dans la peau d’un Noir qui relate les tribulations de deux familles, tantôt noires, tantôt blanches, qui font l’expérience de la discrimination. Stéphanie, Laurent et Jonathan Richier constituent la famille blanche qui deviendra noire. La famille noire, qui se transformera en une famille de Blancs, est recomposée par Ketty Sina, d’origine camerounaise, Romuald Berald, antillais, parrain d’Audrey Verges, la fille métisse de Ketty. Tout au long du film, ces personnes sont mises dans des situations qui mettent en relief les discriminations dont sont victimes les Noirs à la recherche d’emploi, d’un appartement ou encore à l’entrée des boîtes de nuit. Chaque jour est l’occasion pour ces familles de partager leur vécu et d’échanger leurs points de vues. Le récit de leur quotidien est entrecoupé de témoignages et d’avis de spécialistes.

Afrik.com : Quelle est la genèse de ce projet ?

Christine Cauquelin :
Nous avons, à Canal Plus, une case de programmation dans laquelle nous diffusons, une fois par mois, en première partie de soirée des documentaires. Ces derniers ont la particularité de mettre en lumière des problèmes de société qui touchent la France. Nous avons, par exemple, déjà abordé le mal être des Français au travail avec J’ai mal au travail ou les conditions de détention avec Prisons : la honte de la République. Celui de la discrimination, ces réactions épidermiques – sans mauvais jeu de mots – qui conduisent à multiplier les préjugés et les microvexations, en font partie. Ce n’est pas un film sur le racisme, car la France n’est pas raciste dans le sens de ségrégationniste. Nous avons surtout le souci de dénoncer, pour continuer à vivre ensemble, des comportements qui sont à l’origine de crispations.

Afrik.com : Dans la peau d’un Noir est aussi le titre d’un livre de J.H Griffin, un écrivain américain blanc, qui en 1959, se transforme en Noir…

Christine Cauquelin :
Je l’ai lu quand j’avais treize ans. Le livre de Griffin est exemplaire. Il fonctionne sur l’empathie. Je l’avais même oublié, tout comme j’avais oublié que Griffin l’avait vraiment fait et que ce n’était pas seulement une ruse d’écrivain. Une transformation qui lui avait valu des injections de mélanine et dont il a d’ailleurs gardé des séquelles. Je ne savais pas qu’on pouvait le faire en télévision jusqu’à ce que nous tombions sur le format Black and White de la Fox (chaîne américaine, ndlr). Nous avons acheté le concept et trouvé des maquilleurs tout à fait compétents, en France, pour mener l’expérience.

Afrik.com : Pourquoi avoir choisi de mettre justement les protagonistes dans la peau de l’autre ?

Christine Cauquelin :
J’ai reçu plusieurs projets sur la discrimination, mais ils avaient trop souvent trait au passé. C’est le présent qui nous intéressait. Par ailleurs, les faits rapportés sont souvent exagérés, alors que le processus est beaucoup plus insidieux. Nous voulions capter cela et le montrer. Quand vous êtes Blanc et que vous vous retrouvez dans la peau d’un Noir qui se fait arrêté plusieurs fois par la Police et que vous vous entendez dire alors, deux fois sur trois, qu’il ne faut pas voler de voiture, vous sentez vraiment la différence de traitement. D’autant plus que, en tant que Blanc, il vous est arrivé de vous faire arrêté. C’est ce qu’expérimente Laurent, ça ne se raconte pas, ça se vit. On perçoit encore mieux la situation que si Romuald l’avait racontée. Nous souhaitions être en dehors du discours, nous voulions qu’on soit dans la captation.

Afrik.com : Comment avez-vous choisi les familles qui ont participé à ce documentaire ?

Christine Cauquelin :
C’est un dispositif particulier. Nous nous sommes d’abord assurés que les familles qui participaient à l’expérience le faisaient pour de bonnes raisons, et pas seulement pour se voir à la télévision. Les Richier ont souhaité participer à cette aventure parce que ce sont des gens qui sont, avec leur fils, dans le partage et la transmission de valeurs qui leur sont chères. Romuald Richier, qui a été obèse, est très sensible à la question de la différence et au regard des autres. Pour lui, toutes les discriminations sont à proscrire. Nous avons ensuite veillé à choisir des personnes qui avaient la capacité de restituer ce qu’ils vivent et, enfin, le regard des professionnels a également compté. Car il fallait que le morphologie des personnes permette d’effectuer des changements nécessaires et crédibles.

Afrik.com : Pourquoi avoir pris le parti de faire vivre ensemble ces deux familles ?

Christine Cauquelin :
L’échange entre les deux familles était primordial. Stéphanie est, par exemple, au début du documentaire, dans une forme de déni, mais peu à peu elle prend la mesure du phénomène en vivant ses propres expériences et en partageant celles des autres.

Afrik.com : Quelles ont été les impressions des familles à la fin du documentaire ?

Christine Cauquelin :
Les Richier m’ont tous dit combien l’expérience les avaient transformés. Jonathan s’est trouvé très beau en Noir. Ils se sont rendus compte de ce que c’était que de vivre de dans la peau d’un Noir, une expérience qu’ils sont les seuls à avoir vécu en France. Ils m’ont déclaré qu’une partie de leur coeur resterait à jamais noire. Pour Ketty et Romuald, le documentaire a permis de libérer la parole. Ketty dit, par exemple, que 20 ans plus tôt, elle n’aurait pas pu parler aussi librement des problèmes de discrimination. Il n’y a pas de colère chez les parents, les jeunes sont plus révoltés comme Audrey. Quand elle s’est retrouvée Blanche, elle a dit : « C’est la première fois que j’ai une vraie couleur ». Ce documentaire est humain et progressiste, s’il parvient à sensibliser les gens sur la question de la discrimination, on aura gagné quelque chose.

 Dans la peau d’un Noir

Documentaire en deux parties de 100 minutes chancune

Première diffusion : mardi 30 et mercredi 31 à 20h50 sur Canal Plus

Réalisation : Adrien Soland, Renaud Le Van Kim, Stéphanie Pelletier avec les familles Richier et Sina-Berald-Verges