Damien Hauser : « Quand l’IA prend les décisions créatives, la notion d’auteur disparaît »


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Damien Hauser
Damien Hauser

Premier cinéaste kényan sélectionné aux Giornate degli Autori de Venise, Damien Hauser signe avec Memory of Princess Mumbi un film de science-fiction aussi intime qu’expérimental, réalisé avec des moyens réduits et l’appui de l’intelligence artificielle.

Nourri par le deuil de son frère et par une réflexion sur la manière dont l’Afrique est racontée au cinéma, le réalisateur défend une IA cantonnée au rôle d’outil, sans jamais remplacer l’improvisation, les acteurs ni la singularité du regard humain. Entretien sur les nouvelles frontières de la création, le financement du cinéma africain et la nécessité de reprendre le contrôle de ses propres récits.

Vous dites avoir voulu réaliser un film que l’IA n’aurait pas pu créer, tout en reconnaissant que sans elle, le tournage aurait été impossible. Où tracez-vous la limite entre ce que l’outil vous a permis de faire et ce qu’il aurait pu vous coûter si vous l’aviez laissé aller plus loin ?

Damien Hauser : L’IA m’a permis de créer l’univers qui entoure les personnages. Elle m’a permis de réaliser un film de science-fiction qui, autrement, aurait été totalement hors de portée de mon budget. Mais le cœur du film, ce sont les acteurs : leurs relations, l’improvisation et les moments inattendus entre eux sont inspirés de personnes réelles. Je crois que l’IA ne peut rester un outil que tant que l’artiste humain conserve le contrôle créatif. Or, ces outils évoluent de plus en plus vers une capacité à générer une séquence de 30 secondes à partir d’une simple phrase. Pour moi, ce n’est plus vraiment du cinéma, c’est autre chose. J’espère qu’à l’avenir, une distinction plus nette sera faite entre les deux. C’est là que je trace la limite. Plus l’artiste conserve un contrôle précis, plus l’outil peut servir sa vision personnelle. Lorsque l’outil commence à prendre lui-même les décisions créatives essentielles, la notion d’auteur commence à disparaître.

2. Mumbi reproche au cinéma occidental de mettre en avant la souffrance africaine. Avez-vous déjà entendu ce genre de propos autour de vous au Kenya, ou est-ce une critique que vous vous adressez principalement à vous-même ?

Damien Hauser : Je pense que cela découle de mon expérience au sein de l’industrie cinématographique. Le cinéma africain dépend souvent des financements occidentaux pour exister. Lors des demandes de financement, l’importance ou l’urgence perçue d’une histoire devient primordiale. De ce fait, de nombreux films se concentrent sur la souffrance africaine. Ces histoires sont certes importantes et méritent d’être racontées. Cependant, si la souffrance africaine devient notre seule production cinématographique, nous risquons de nous réduire à nos propres luttes. Je crois donc qu’il est plus important que jamais de rétablir un certain équilibre. C’est ce que j’ai tenté d’aborder et de mettre en pratique dans ce film.

3. Le film est né du décès de votre frère Charles. À quel moment du montage avez-vous décidé que ce deuil resterait implicite plutôt que d’être abordé directement ?

Damien Hauser : Je dirais que j’ai abordé directement le deuil, mais seulement vers la fin. Il faut voir le film jusqu’au bout pour en saisir pleinement le sens. Cela dit, je l’ai réalisé de façon très spontanée et je n’ai pris conscience que progressivement de son caractère profondément personnel. J’ai commencé le tournage un mois et demi seulement après le décès de mon frère, principalement parce que j’avais besoin de m’occuper pour me changer les idées. Mais à ce moment-là, je ne réalisais pas consciemment un film sur le deuil. Ce n’est qu’au cours du long montage que j’ai commencé à comprendre à quel point le deuil imprégnait le film, à travers ses thèmes de la mémoire, de l’absence et du désir de préserver les beaux moments.

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4. Vous êtes le premier cinéaste kenyan sélectionné pour les Giornate degli Autori. Qu’est-ce que cette sélection change concrètement pour un film tourné avec une caméra et une poignée d’acteurs ? Améliore-t-elle l’accès au financement, aux salles de cinéma kenyanes ou aux opportunités pour de futurs projets ?

Damien Hauser : La sélection ne résout pas automatiquement ces problèmes, mais elle modifie la perception du film et, dans une certaine mesure, la perception que l’on a de moi en tant que cinéaste. Un petit film, réalisé avec des moyens très limités, peut soudainement attirer l’attention internationale et être pris au sérieux par les distributeurs, les festivals et les organismes de financement. Ce qui me réjouit le plus, c’est que le film ait bénéficié d’une importante sortie en Afrique de l’Est. Mes films précédents avaient également été diffusés à l’international, mais j’ai toujours eu du mal à obtenir une large diffusion au Kenya et dans le reste de l’Afrique.

La première à Venise a donné à « Memory of Princess Mumbi » une visibilité et une légitimité qui ont permis sa sortie en salles en Afrique de l’Est. Pour les projets futurs, la sélection suscite des discussions et ouvre des portes, mais elle ne garantit rien. Il faut toujours convaincre pour chaque nouveau projet, mais peut-être que davantage de personnes sont désormais disposées à écouter.

5. Au Kenya, l’accueil a-t-il été différent de celui reçu à Venise ou à Toronto ?

Damien Hauser : Oui. Le film a été projeté en avant-première au Kenya, à Nairobi, et bénéficie désormais d’une véritable sortie en salles en Afrique de l’Est. Cela a une signification particulière pour moi, car je n’ai jamais souhaité que le film soit réservé aux festivals internationaux.

De manière générale, j’ai été surpris par l’accueil chaleureux qu’il a reçu dans tant d’endroits différents. Cependant, l’accueil au Kenya m’a paru plus personnel. Le public reconnaît immédiatement certaines références culturelles, l’humour et les dynamiques sociales. J’ai également ressenti une réelle fierté parmi les spectateurs, ce qui m’a comblé de joie.

6. Si, dans cinq ans, l’outil que vous avez utilisé pour créer vos décors devient capable de générer des séquences entières, qu’est-ce qui restera irremplaçable dans votre méthode de réalisation cinématographique ?

Damien Hauser : Il est fort possible que ce futur advienne, mais l’IA s’appuiera toujours sur l’existant et ne pourra donc pas être aussi inventive qu’un être humain. Ce qui restera irremplaçable, c’est l’humanité et l’originalité. Nous sommes tous des inventeurs à notre manière, et même un même cinéaste ne pourrait jamais réaliser deux fois le même film.

L’IA nous obligera probablement, en tant que cinéastes, à expérimenter plus profondément notre art et à repousser les limites établies du cinéma. Sur ce film, nous avons improvisé constamment, rarement répété les scènes et parfois laissé la caméra tourner pendant près d’une heure. Les acteurs pouvaient me surprendre, mal interpréter une situation de façon intéressante ou emmener une scène dans une direction que je n’aurais jamais imaginée. Pour moi, le cinéma naît de ces rencontres.

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