Dalil Boubakeur plaide pour la laïcité


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Dalil Boubakeur
Dalil Boubakeur

Recteur de la Mosquée de Paris et président du Conseil français du culte musulman, Dalil Boubakeur est un fervent défenseur de la laïcité. Incarnant un islam modéré et ouvert, il explique à Afrik ses engagements.

Dalil Boubakeur est recteur de la Mosquée de Paris depuis 1992. Né à Skikda, en Algérie, en 1940, ce médecin de formation, profondément humaniste, est également président du Conseil français du culte musulman (CFCM), dont les membres ont été élus en avril dernier. Il revient pour Afrik sur le CFCM, le débat sur la laïcité et ses différentes fonctions.

Afrik : Le CFCM est le fruit d’une démarche engagée il y a trois ans. Etes-vous satisfait qu’elle ait enfin aboutie ?

Dalil Boubakeur : Cette démarche a été engagée dans le but très louable d’accueillir l’islam de France à la table de la République. Son déroulement a été délicat. Il s’est fait pas à pas. Il a fallu organiser la consultation, l’élection et définir les principes caractérisant cette démarche démocratique. Son critère général a été d’inscrire l’islam dans le cadre de la laïcité républicaine. Nous avons été très surpris par la poussé fondamentaliste révélée par les élections. Malgré tout, ma présence à la présidence du système s’est fait avec l’accord de toutes les parties.

Afrik : Les travaux du CFCM ont-ils déjà commencé et dans quelle ambiance ?

Dalil Boubakeur : Une douzaine de commissions sont mises sur pied pour aborder tous les grands problèmes qui se posent aux musulmans aujourd’hui, comme la situation des mosquées, le pèlerinage à La Mecque, le mois de Ramadan, la célébration des fêtes religieuses, l’audiovisuel, l’aumônerie, la formation des imams, la viande hallal… Ça se passe bien, dans un climat de travail et de responsabilité. Il y a de bonnes relations entre tous les membres du Conseil. Je me félicite d’ailleurs du fait que chacun ait su oublier les passions de la période électorale.

Afrik : Votre légitimité, critiquée par certains, n’est donc pas remise en cause ?

Dalil Boubakeur : J’ai été le premier à remettre ma légitimité en cause ! J’ai proposé ma démission à plusieurs reprises, notamment à l’annonce des résultats (la Mosquée de Paris n’a obtenu que deux sièges sur les 40 que compte le CFCM, ndlr). Je ne pouvais accepter d’être la minorité de courant libéral et d’être réduit à devenir un président sans pouvoir. Mais j’ai compris que pour la France et pour la stabilité du CFCM, il fallait que la Mosquée de Paris et moi-même soyons les éléments rassurants et équilibrants. Finalement, les craintes vis-à-vis de certains élus se sont révélées sans fondement. Moi qui incarne la modération, je retrouve cette modération dans le travail et la collaboration avec ceux qui pouvaient effrayer.

Afrik : Certains affirment que les musulmans de France n’étaient pas vraiment concernés par la création du CFCM. Le Conseil est-il l’expression de tous les musulmans du pays ?

Dalil Boubakeur : L’expérience a passionné les musulmans de France et ils sont plus de 80% à avoir voté aux élections. Mais il faut comprendre que le culte, ce n’est pas l’ensemble des musulmans. Les jeune musulmans qui ne vont pas dans les mosquées ont peut-être l’impression d’être en-dehors de ce système qui parle pourtant au nom des musulmans. C’est vrai qu’il y a une distorsion par rapport à ces musulmans laïcs. L’organisation concerne ceux qui sont en charge les lieux de culte et sont concernés par la chose religieuse. Le CFCM, c’est la préoccupation et l’expression cultuelle de l’islam en France et d’un islam français.

Afrik : Le débat sur la laïcité bat son plein en ce moment. Qu’en pensez-vous ?

Dalil Boubakeur : En France, le problème de la laïcité se pose car beaucoup de musulmans ont voulu faire entrer dans la loi certaines choses qui concernent le culte. L’exemple du foulard à l’école est le plus symbolique. Il y a ceux qui sont contre la présence des signes religieux mais les fondamentalistes sont pour. Moi, je suis contre ce qui est anti-laïc. L’engagement des membres du CFCM est formel : ne pas empiéter sur la laïcité. Beaucoup de fondamentalistes l’ont compris et accepté.

Afrik : La laïcité n’est donc pas en danger ?

Dalil Boubakeur : La laïcité tient bon. Et les réactions de défense montrent à quel point ses partisans, dont je fais partie, tout religieux que je suis, ne baisseront pas les bras. J’incite tous les musulmans de France à la respecter strictement. La laïcité a surmonté le défi de l’Eglise, elle ne succombera pas au défi de certaines formes de l’islam. Je suis musulman, français et cela me paraît compatible. Les deux cultures se conforment à une même attitude d’humanisme et de progrès et leurs valeurs sont conciliables. Je souhaite dire aux jeunes : l’islam de France est bon pour vous, les cultures française et musulmanes sont bonnes pour vous en tant qu’enrichissement.

Afrik : Recteur de la Mosquée de Paris et président du CFCM… Dans laquelle des deux fonctions vous reconnaissez-vous le mieux ?

Dalil Boubakeur : Mon cursus a été évolutif. Je suis médecin de formation et donc profondément humaniste. J’ai grandi et je me suis formé religieusement à la Mosquée de Paris. Ma nomination est arrivée dans cette droite ligne. La présidence du CFCM est un aboutissement supplémentaire qui n’innove pas fondamentalement dans ma réflexion. En tant que recteur, j’ai l’occasion d’exprimer mes vues libérales, j’ai un contact direct avec mes frères, mes amis, mes fidèles, avec la société française, l’administration, les pouvoirs publics. Cette institution est le trait d’union entre l’histoire de France, le gouvernement français et les musulmans. C’est une tâche exaltante que d’être recteur, surtout dans la période actuelle, devant le développement des tendances radicales et extrémistes, en Europe et dans le monde. La mosquée se présente comme un foyer de libéralisme et d’ouverture.

Afrik : Prière pour les victimes de la canicule, université d’été du Medef (patronat français)… Cet été, vous avez fait plusieurs sorties publiques et remarquées. Pourquoi cette multiplication de gestes symboliques ?

Dalil Boubakeur : Le rôle de la Mosquée de Paris est devenu plus important. Pendant longtemps, je ne savais pas vraiment ce que l’on attendait de nous. Je suis comme le médecin qui n’impose rien contre la volonté du malade, qui n’exprime ses idées que lorsqu’on les lui demande. Lorsque j’appelais les gens à la tolérance, à la paix, j’avais l’impression de prêcher dans le désert. Peu à peu je me suis rendu compte que la société française, dans sa profondeur, m’écoutait en silence. Je la remercie de sa confiance qui s’est manifestée à travers le gouvernement. J’ai fait fi de mes désillusions, de mes déceptions et j’ai voulu multiplier les gestes dans sa direction. Je vais maintenant à pas assurés.

Afrik : Quelle était le but de votre présence parmi les patrons français ?

Dalil Boubakeur : J’ai participé à l’université d’été du Medef pour rappeler les principes intangibles de l’Islam français mais aussi pour ouvrir les yeux des patrons français sur les jeunes musulmans fortement frappés par le chômage. Ils doivent les intégrer. Quant à la prière pour la canicule, elle était adressée à toutes les victimes, pas seulement les musulmans. Je ne fais pas de différence et c’est cette solidarité que j’enseigne à mes frères et sœurs. J’ai également pris la parole la semaine dernière devant 2 000 jeunes dans le sud de la France. Ce sont les acteurs de la France de demain et je veux leur dire qu’il faut éviter le communautarisme, la segmentation dans la société. La France doit rester un melting-pot. Musulman, j’ai choisi de vivre au sein d’une nation que j’aime, aussi je ne veux pas la détruire ou la changer. Je défends l’unité nationale de la France telle qu’elle s’est construite à travers les siècles.

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