D comme Devoir

L’apprentissage : un livre sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. Véritable « Lettres persanes » du XXIe siècle, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer, en attendant la parution du livre en février 2007.

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

D

Devoir

L’Orient est une société de devoirs, l’Occident une société de droits.
Aujourd’hui. C’est-à-dire non par essence, mais du fait de rythmes historiques différents.

Ne’oum fil wageb: « nous nous levons pour (remplir) notre devoir », dit-on en égyptien, lorsque l’on remplit une obligation sociale. Et du Maghreb au Moyen-Orient, la vie d’un individu aujourd’hui est pleine de bien plus d’obligations que dans les sociétés occidentales: rendre visite à des parents, faire des cadeaux à tous de retour d’émigration, régaler les voisins pour fêter un mariage, assister aux funérailles d’un parent qu’on ne connaît presque pas, etc.

Ici en France, on se sent libre de ne pas rendre visite à Tatie Danièle si c’est une peste, et l’on n’attend pas de l’oncle Ernest de retour de voyage qu’il se ruine en cadeaux pour tous ses neveux, même ceux qui le lui rendent mal.

En Occident, les individus revendiquent leurs droits. Qui sont des droits individuels, le plus souvent. Et l’on apprend même aux enfants à l’école qu’ils ont des droits – pour toute Mamie d’outre-Méditerranée, un enfant a surtout des devoirs. La contrepartie de cet accent mis sur les droits, c’est que l’on en oublie parfois les devoirs, envers les autres notamment. Ceci peut avoir des conséquences désastreuses, comme la canicule de l’été 2003 l’a démontré. Dans la communauté musulmane de France, comme dans la communauté juive d’ailleurs, cette canicule n’eut pas ces effets meurtriers, à cause de la plus grande solidarité qui lie les membres de ces communautés – solidarité étant le mot laïque et républicain pour dire devoir envers ceux auxquels on est lié.

Mais ce que les Orientaux apprécient en France c’est justement cela, dans la vie privée sociale: la liberté. C’est-à-dire être affranchi d’un grand nombre de devoirs qui peuvent vous étouffer. En Orient, c’est la solidarité qui a le dessus sur la liberté: car les devoirs d’un individu priment parfois sur ses propres désirs. Et ce manque de solidarité en Occident, et de sens du devoir envers ses proches, est l’une des choses qui choquent le plus les Orientaux qui vivent en Occident, même lorsqu’ils sont là depuis longtemps.

Bien sûr il ne faut encore pas opposer Orient/Occident, mais plutôt tradition/modernité, et un vieux paysan français ou une dame bourgeoise âgée expliqueront qu’il en allait de même en France autrefois quant aux obligations sociales, il n’y a pas si longtemps.

Trop de devoirs, c’est étouffant parfois.
Ne penser qu’à ses droits, c’est oublier les autres, parfois.
Le juste équilibre entre libre et lien, entre liberté et fraternité: voilà toute la difficulté de nos sociétés aujourd’hui, ici comme là-bas.