Coup manqué au Burkina : Ouagadougou accuse des éléments pilotés depuis la Côte d’Ivoire et le Togo


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Ibrahim Traoré, président du Burkina Faso
Ibrahim Traoré, président du Burkina Faso

Ouagadougou respire, mais reste sous tension. Trois jours après la tentative de putsch avortée dans la nuit du 3 au 4 janvier, le Burkina Faso digère encore le choc de cette nouvelle alerte sécuritaire, tandis que les arrestations se multiplient à travers le pays.

Ce que les autorités ont révélé

C’est le ministre de la Sécurité, le commissaire divisionnaire de police Mahamadou Sana, qui a levé le voile sur les événements lors d’une allocution solennelle au journal télévisé de la RTB, mardi 6 janvier. Selon lui, les services de renseignement ont déjoué, grâce à leur « professionnalisme », une opération planifiée pour le 3 janvier à 23 heures.

Le scénario décrit est glaçant : « Cela devait se faire par une série d’assassinats ciblés des autorités civiles et militaires, en commençant par la neutralisation du camarade capitaine Ibrahim Traoré, chef de l’État, président du Faso, soit à bout portant, soit par une action visant à miner son domicile », a détaillé le ministre. Dans un second temps, les putschistes auraient dû neutraliser la base de drones, un outil devenu central dans la lutte antiterroriste,  avant de faciliter « une intervention militaire terrestre de forces extérieures ».

Damiba, l’ennemi désigné

Sans surprise, c’est l’ex-lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba qui est pointé du doigt comme cerveau de l’opération. L’ancien homme fort de la transition, renversé par Ibrahim Traoré le 30 septembre 2022, vivrait en exil au Togo, d’où il aurait coordonné le complot avec des relais à l’intérieur du pays.

Selon Mahamadou Sana, « une bonne partie du financement proviendrait de la Côte d’Ivoire », avec une dernière contribution estimée à 70 millions de francs CFA (environ 107 000 euros). La RTB a d’ailleurs diffusé le témoignage filmé d’un homme présenté comme un intermédiaire financier, El Hadj Madi Sakandé, qui affirme avoir acheminé des fonds pour le compte de Damiba.

Une vague d’arrestations et la rue aux aguets

Depuis samedi, les interpellations se succèdent. Militaires en activité, retraités de l’armée, civils : le filet des enquêteurs ratisse large. Au moins neuf personnes placées en détention, sont qualifiées par les autorités d’« espions, traîtres et ennemis du Burkina Faso ». Le ministre a promis que des vidéos d’aveux seraient prochainement rendues publiques et que tous les suspects seraient déférés devant le procureur du Faso.

Avant même toute communication officielle, les réseaux sociaux burkinabè s’étaient enflammés dans la nuit du 3 janvier. Des messages d’alerte, largement relayés, avaient poussé des centaines de personnes à descendre dans les rues de Ouagadougou et Bobo-Dioulasso. Au rond-point des Nations unies comme place Tiéfo-Amoro, les « Wayiyans »,  ces groupes de veille citoyenne acquis au régime, ont scandé leur soutien au capitaine Traoré, bien décidés à faire barrage à toute tentative de renversement.

Un régime sous pression permanente

Ce nouvel épisode s’ajoute à une longue série. En avril 2025, les autorités avaient déjà annoncé avoir déjoué un projet d’assaut contre la présidence prévu pour le 16 avril. En septembre 2024, c’est depuis Abidjan que des militaires et civils burkinabè auraient fomenté une précédente tentative. À chaque fois, le nom de Damiba revient, et à chaque fois, les accusations visent les pays voisins, Côte d’Ivoire, Togo, accusés d’abriter les conspirateurs.

Pour autant, certains observateurs appellent à la prudence. Comme le note Jeune Afrique, « il est difficile à ce stade d’évaluer l’ampleur réelle de la menace évoquée, pas plus que l’implication effective des personnalités citées ». Aucune source indépendante n’a pu corroborer la version officielle, et les enregistrements audio présentés comme preuves n’ont pas été authentifiés.

Un pays toujours en guerre

Au-delà des luttes de palais, le Burkina Faso reste confronté à une crise sécuritaire majeure. Selon les estimations, près de 40 % du territoire échappe toujours au contrôle de l’État, sous l’emprise de groupes jihadistes affiliés à Al-Qaïda ou à l’État islamique. En 2024, le pays a été le plus touché par le terrorisme sur le continent africain, avec plus de 1 500 morts.

Dans ce contexte, chaque annonce de coup d’État manqué ravive le spectre de l’instabilité chronique qui frappe le Sahel. Depuis 2022, le Burkina Faso a connu deux putschs réussis. Le capitaine Traoré, arrivé au pouvoir à 34 ans, a fait le pari d’une rupture avec la France et d’un rapprochement avec la Russie, créant l’Alliance des États du Sahel aux côtés du Mali et du Niger. Une ligne souverainiste qui lui vaut un soutien populaire réel, mais aussi des inimitiés tenaces.

Pour l’heure, Ouagadougou affiche sa sérénité. « La situation est sous contrôle », a assuré le ministre Sana. Reste à savoir pour combien de temps.

Idriss K. Sow Illustration d'après photo
Journaliste-essayiste mauritano-guinéen, il parcourt depuis une décennie les capitales et les villages d’Afrique pour chroniquer, en français, les réalités politiques, culturelles et sociales de l'Afrique
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