Côte d’Ivoire : témoins d’un massacre

Le 30 mars, des gens qui s’étaient réfugiés dans un bâtiment de l’administration locale dans la ville de Bloléquin, à l’ouest de la Côte d’Ivoire, étaient en train de faire la cuisine, et les enfants en train de jouer. Le lendemain matin, les corps ensanglantés d’au moins 85 hommes, femmes et enfants étaient empilés dans un couloir.

La Côte d’Ivoire occidentale – une région de culture de cacao et de café dont le pays dépend pour une bonne part de ses revenus d’exportation – est habitée par un mélange de groupes ethniques, dont certains viennent des pays voisins. Les litiges fonciers fondés sur des critères ethniques empoisonnent les relations dans la région depuis longtemps.

En mars, quand les forces pro-Ouattara ont envahi le sud pour tenter de faire tomber Laurent Gbagbo, le conflit armé a provoqué pillages et violences, ce que beaucoup ici appellent un « règlement de comptes. »

Comme en 2002, quand les rebelles se sont emparés du nord de la Côte d’Ivoire, la zone qui se situe juste au sud de leur territoire a été, au cours des derniers mois, la scène d’affrontements, qui ont déplacé des dizaines de milliers de personnes. La semaine dernière, des personnes déplacées dans la ville de Danané ont dit à IRIN : « C’est notre deuxième guerre » ; beaucoup avaient fui leur maison pendant un an ou deux après les combats de 2002.

Selon les travailleurs humanitaires, la complexité du contexte est l’un des principaux défis en matière d’assistance aux communautés déplacées et à ceux qui tentent de retourner dans leur village d’origine.

Bloléquin, qui se trouve juste au sud du territoire contrôlé pendant neuf ans par les rebelles anti-Gbagbo, est l’un des endroits qui en mars ont été le théâtre de massacres. Le nombre total de victimes n’est pas encore connu.

Marc*, 18ans, et certains membres de sa famille font partie des survivants. Son père est venu du Burkina Faso il y a 20 ans. La famille travaillait dans une plantation de cacao. Assis près de Marc, se trouvent d’autres survivants, qui ont tous des pansements recouvrant des blessures de balles ; c’est le cas de son père et d’un enfant de 10 ans qui a été blessé par balles au visage : un pansement masque en partie la bouche du garçon, mais on voit à ses yeux qu’il sourit.

« Ils suppliaient qu’on ait pitié d’eux »

« Nous étions endormis; il était dans les 4 heures du matin, » a dit Marc a IRIN. « Il y avait eu des combats quand les Forces nouvelles [FN les forces pro-Ouattara] sont arrivées dans la ville, puis les FN se sont retirées et les groupes pro-Gbagbo ont pris la relève. Ils sont arrivés au bâtiment de la sous-préfecture [où nous nous étions réfugiés depuis quelques semaines, après avoir fui notre village qui n’est pas loin d’ici] Ils disaient qu’ils avaient entendu dire qu’il y avait ici des étrangers et ils nous ont donné l’ordre de tous sortir.

Tout le monde avait peur et on était entassés dans un couloir. Derrière nous, un groupe d’hommes nous poussait vers l’avant vers une sortie, mais les gens se sont arrêtés : ils avaient peur, car devant aussi, il y avait des hommes armés. Avec quelques-uns, nous nous sommes glissés pour nous cacher dans des pièces qui donnaient sur le couloir. Certains membres de ma famille étaient par terre dans le couloir et des corps ne cessaient de leur tomber dessus.

Tout ce que j’ai entendu, ce sont les coups de feu, les cris et les pleurs. Les gens suppliaient qu’on ait pitié d’eux. Ceux qui tiraient ne disaient rien, ils ont juste continué à tirer. Ceux qui nous ont attaqués étaient des miliciens pro-Gbagbo et des Libériens que Gbagbo avait déployés dans le pays.

Quand les groupes armés ont été partis, les FN sont venues à la sous-préfecture et ont hurlé : « Est-ce qu’il y a des survivants ? » Alors, nous nous sommes relevés et ils nous ont dit de nous mettre à marcher, qu’ils nous emmèneraient en camion. Nous avons commencé à marcher. Nous sommes allés à pied à Toulepleu [à 65 kilomètres]. Nous avions mal aux pieds, mal dans tout le corps. Puis les FN sont arrivées, on nous a mis dans un véhicule et on nous amenés ici à Danané et nous avons pu être soignés.

Un certain nombre de personnes ont survécu. Certaines sont retournées au Burkina, d’autres au Mali. Nous, nous sommes juste ici, à attendre. Nous n’avons rien. Tout ce que nous avions, nous l’avons laissé là-bas. Mais il paraît qu’il y a des Guéré [un groupe ethnique qui, selon les survivants, sont alliés aux attaquants] autour de Bloléquin, dans la brousse, et ils sont armés. Ils sont encore là. »

*un nom d’emprunt