Côte d’Ivoire : Souleymane, chef de famille à 20 ans

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En Côte d’Ivoire, les chiffres officiels font état de plus de 300 000 orphelins et enfants vulnérables du fait du VIH-sida. 18% de ces enfants orphelins et vulnérables (OEV) ont perdu leurs deux parents biologiques. Certains se retrouvent donc très jeunes à la tête de leur famille. C’est le cas de Souleymane, à Bouaké, dans le Nord du pays.

Pour arriver chez Souleymane, c’est un vrai parcours du combattant. Au find fond du quartier Belleville 2, au fin fond de Bouaké… les taxis ne s’y aventurent pas, mieux vaut encore y aller en mobylette ! On saute sur les mottes de terre, on évite les flaques, on croise des enfants à moitié nus qui jouent dans la poussière et des vaches efflanquées broutant l’herbe qui pousse partout. Puis, on arrive chez Souleymane. Il est dans la cour, devant la porte de sa maison rudimentaire, et installe des chaises à l’ombre d’un arbre protecteur. Il n’est pas très grand, il est pieds nus et a un sourire désarmant.

Ce garçon timide de 20 ans s’occupe de son frère de 8 ans et de sa soeur de 15 depuis la mort de leurs parents. La mère est décédée en 2002. Un an plus tard, le père est tombé malade et a disparu en 2005. « Nous avons une seule tante au village, elle n’a pas les moyens de nous prendre en charge. On va juste chez elle en vacances quand on en a les moyens : c’est à 50 km, le minibus coûte 2 500 FCFA par personne… on ne peut pas toujours se le permettre », regrette Souleymane. « Au début, je n’ai pas su de quelle maladie mes parents étaient morts. On parle peu du sida en général. Mon père a eu tous les symptômes du virus : diarrhée, perte de cheveux, et il maigrissait à vue d’oeil. Maintenant je le sais mais mon frère et à ma soeur ne sont toujours pas au courant. Je ne veux pas leur dire pour le moment car j’ai peur qu’ils le vivent mal, qu’on se moque d’eux à l’école. »

Aide alimentaire et psychologique

Souleymane ne parle jamais de sa situation avec ses voisins. « Avec eux, c’est bonjour-bonsoir. Ils ne nous ont jamais rejetés mais ils ne nous ont jamais aidés non plus. » L’extrême pauvreté, qui touche de plus en plus de ménages depuis le début de la crise ivoirienne en septembre 2002, effiloche les liens sociaux. C’est une constante que l’on retrouve dans tous les quartiers de Bouaké, fief des forces rebelles opposées aux forces gouvernementales du Président Laurent Gbagbo. « Seul mon voisin de classe sait que je suis orphelin », lâche Souleymane. Le jeune adulte prend son rôle très au sérieux : « Nous avons une bonne organisation. Tout le monde fait le ménage et la lessive. Je veille à ce que mon frère et ma soeur aillent à l’école, c’est très important. On se retrouve après la classe, on cherche à manger avant de vaquer chacun à ses occupations puis on se retrouve en famille pour le dîner. C’est ma soeur qui fait la cuisine ! Ensuite, on étudie… »

souleymanebouaketravaillee-tout-integree.jpgLes enfants bûchent à la lumière de la lampe à pétrole. La maison n’a ni l’électricité ni l’eau courante. Le bâtiment, qui appartenait à leur père depuis 1993, s’abîme, et la fratrie n’a pas les moyens de l’aménager. Ils manquent de tout : vêtements, chaussures, fournitures scolaires, nourriture… Souleymane fait partie des orphelins soutenus par le centre Solidarité Action Sociale (SAS) de Bouaké, la seule structure de la région qui s’occupe des malades du sida depuis le début de la crise. « Le SAS nous donne du riz, on se débrouille avec ça. Quand il y a des problèmes d’argent et de nourriture, j’y vais », explique Souleymane. Qui reçoit aussi une aide psychologique précieuse.

Chaque mercredi soir, il participe à une réunion avec des filles et des garçons comme lui, des orphelins chefs de famille. Ils abordent leurs expériences mais aussi des thèmes plus généraux : le sida, la contraception… L’association N’Zrama (« Etoiles »), créée au sein du SAS par des orphelins du sida pour venir en aide aux OEV, effectue aussi des passages réguliers pour soutenir Souleymane et vérifier que tout va bien. Aujourd’hui, le jeune homme croit en l’avenir. Il s’en sort à l’école, même s’il a 40 minutes de marche pour y aller… et en revenir. Le reste du temps, il veille sur son frère et sa soeur et joue au foot derrière la maison. « Je n’ai pas fait le test du VIH, j’ai trop peur. Mais j’ai confiance. J’aimerais devenir gendarme. »