Côte d’Ivoire : quelle liberté pour la presse ?

Jeudi 3 novembre, le jour même du bombardement de Bouaké par les Fanci, trois journaux de l’opposition sont les cibles de jeunes patriotes pyromanes. Dans la foulée, la quasi-intégralité de la presse écrite d’opposition (ou apparentée) est interdite, et leurs locaux saccagés. L’émission des radios internationales (RFI, BBC et Africa n°1) fut temporairement coupée. A l’heure actuelle, les journalistes ivoiriens limogés appellent au retour de la liberté de la presse, tandis que Reporters sans frontières dénonce la « dérive propagandiste » de la radio et de la télévision ivoiriennes.

Locaux saccagés ou brûlés, matériel détruit, menaces quotidiennes de la part des jeunes patriotes, la presse d’opposition au régime du Président Laurent Gbagbo s’est vu imposer le silence depuis le renouvellement de la crise qui touche la Côte d’Ivoire depuis maintenant deux semaines. Parallèlement à ces actions de censures habilement coordonnées avec l’attaque de la zone occupée par les ex-rebelles (Forces Nouvelles), le jeudi 3 novembre 2004, le directeur général de la Radiotélévision M Kébé, officiellement toujours en poste, a été évincé et remplacé par Jean Paul Dahily, réputé proche du gouvernement.

Une situation jugée « très préoccupante, voire très grave » par le directeur de publication du quotidien Soir Info et président de l’Union des journalistes de Côte d’Ivoire (UNJCI), Amos Behonao. Son journal, qui avait été privé de parution pendant quelques jours, a repris le cours normal de ses activités mardi dernier. Soir Info s’était vu reprocher, par ses confrères proches du gouvernement, la parution d’un article sur les viols de Libanaises, discréditant ainsi les actions des jeunes patriotes. « Nous avons refusé de céder, nous nous devons de constater autant les impacts des forces françaises sur la population civile que ces viols commis par des Ivoiriens. Nous refusons de brader notre professionnalisme », affirme M Behonao. «Le président Gbagbo a expressément condamné l’atteinte à la liberté de la presse. Ce n’est pas suffisant. Nous attendons un signal fort au niveau du pouvoir, une déclaration officielle condamnant ces exactions », nous précise-t-il. L’environnement demeure encore très hostile pour les journalistes de l’opposition ou indépendants. Ils ne travaillent toujours pas.

Incitations à l’émeute

M. Behonao revient sur les incidents de ces dernières semaines : «Avant la reprise récente des hostilités, les journaux de l’opposition avaient été déchirés sur ordre des jeunes patriotes. Nous étions alors en discussion avec la primature qui condamnait également ces exactions. Mais depuis les dernières semaines, la situation a empiré. La rédaction du Patriote (journal proche de l’opposition) a été brûlée ainsi que sa rotative. Les locaux du 24h (indépendant) ont subi le même traitement. Le Nouveau Réveil lié au PDCI (ancien parti unique de Konan Bédié) a été pillé, et son matériel a été saccagé. »

Pourtant, le président de l’Union des journalistes semble porter un regard moins sévère sur le traitement de l’information par la Radio et télévision ivoiriennes (RTI) : « Malgré tout, je note une amélioration du service de la RTI. Lors des attaques sur la population civile, les jeunes patriotes ont été directement rappelés à l’ordre par la télévision. »

Ce que contredit fortement l’organisation Reporters sans frontières qui estime « qu’à quelques exceptions près, les informations diffusées par Radio Côte d’Ivoire (RCI) et la RTI débordent du cadre du journalisme pour entrer dans celui de la propagande ». Sur son site Internet, RSF décrypte dans un de ses articles les programmes diffusés par ces deux médias au cours des derniers jours (du 6 au 10 novembre). Il en dénonce le ton résolument patriotique ainsi que les incitations à l’émeute provoquées par la diffusion de discours enflammés de Charles Blé Goudé (chef des jeunes patriotes) et de Pascal Affi Nguessan (président du Front populaire ivoirien, parti du Président).

«Dérive fasciste»

Alassane Dramane Ouattara, le président du Rassemblement des républicains (chef de l’opposition) dans une interview accordée à RFI il y a deux jours, déclarait lui aussi craindre « une dérive fasciste en Côte d’Ivoire », « dans une situation ou les opposants sont traqués par ce régime, souvent même assassinés. »

L’UNJCI condamne également le changement de direction à la tête de la RTI, la télévision restant le média d’information auquel les Ivoiriens sont le plus sensibles. « Jean Paul Dahily, ancien agent de la RTI démis de ses fonctions il y a quelques mois, vient de remplacer l’actuel directeur général de la RTI M. Kobé. Officiellement ce dernier occupe toujours le poste, et Jean Paul Dahily aurait été appelé pour ‘gérer la situation de crise’. Nous sommes contre cet évincement par la force que nous jugeons inacceptable. Nous avons demandé une audience auprès de la RTI. », déclare Amos Behonao. L’affaire suit son cours…