Côte d’Ivoire : nouvelle médiation de l’UA sur fond de crise économique

Vingt experts, mandatés par le panel des cinq chefs d’Etat chargés par l’Union africaine de résoudre la crise postélectorale ivoirienne, sont arrivés dimanche à Abidjan. Ils ont rencontré lundi à Abidjan Guillaume Soro, Premier ministre d’Alassane Ouattara, et le camp de l’autre président proclamé, Laurent Gbagbo. Ils doivent rencontrer jusqu’à jeudi les deux camps pour préparer le terrain au panel dont la mission de médiation durera tout ce mois de février. Le camp Gbagbo récuse la présence dans le panel du président burkinabè, Blaise Compaoré.

Le panel des cinq chefs d’Etats africains, qui doivent relancer pour le compte de l’Union africaine, le dialogue de sortie en Côte d’Ivoire a envoyé dimanche une délégation d’une vingtaine d’experts à Abidjan pour préparer sa mission, au moment où les sanctions financières internationales commencent à atteindre le camp Gbagbo. Conduite par le Commissaire pour la paix et la sécurité de l’UA, Ramtane Lamamra, les membres de la mission qui ont été nommés par les cinq chefs présidents désignés par l’UA [[Mohamed Ould Abdel Aziz (Mauritanie), Idriss Deby (Tchad), Jacob Zuma (Afrique du Sud), Jakaya Kikwete (Tanzanie) et Blaise Compaoré (Burkina Faso)]] ont jusqu’à jeudi pour s’entretenir avec les deux camps qui se disputent le pouvoir, depuis la présidentielle du 28 novembre. Ils doivent étendre leurs consultations aux représentants de la société civile, des partis politiques et du corps diplomatiques. A l’issue de leur séjour, ils rendront un rapport à leurs mandataires, les cinq membres du panel des chefs d’Etats africains. Ceux-ci devraient se réunir à Nouakchott, la capitale mauritanienne, le 20 février, pour préparer leur mission en Côte d’Ivoire.

Au moment de la désignation fin janvier des cinq chefs d’Etats, l’Union africaine leur avait donné jusqu’à fin février pour trouver une solution négociée à la crise postélectorale ivoirienne. Il s’agit, avait expliqué le Secrétaire général de l’UA, Jean Ping, d’« amener Alassane Ouattara à exercer la réalité du pouvoir ». Cependant, les appréhensions qui s’élèvent tant du camp de Laurent Gbagbo que de celui d’Alassane Ouattara quant à l’efficacité de leur médiation pourraient compliquer davantage leur travail. Les partisans de Laurent Gbagbo saluent la mise en place du panel, qu’ils considèrent comme un « comité d’évaluation » du processus électoral devant mettre à jour les fraudes qui ont émaillé le scrutin.

Manifestation contre Blaise Compaoré

Cependant, ils récusent l’un de ses membres, le chef d’Etat Burkinabè, Blaise Compaoré. C’est ce qu’ils ont réitéré samedi, lors d’une manifestation à Abidjan. Emmenés par Charles Blé Goudé, ministre de la jeunesse et leader du mouvement pro-Gbagbo, l’« Alliance des jeunes patriotes ». Plusieurs milliers de personnes ont manifesté samedi à Abidjan, contre cette présence du président burkinabè dans l’équipe des médiateurs de l’Union africaine. Lors de ce rassemblement auquel a participé Simone, l’épouse du chef d’Etat sortant, Charles Blé Goudé s’en est vivement pris à Blaise Compaoré, comme il l’avait déjà fait, mardi, lors d’une conférence de presse. Selon lui le président du Burkina Faso n’est qu’un pion du chef d’Etat français, Nicolas Sarkozy. « Blaise Compaoré n’est pas dans le panel en tant que Président du Burkina Faso. Car à travers lui, c’est Nicolas Sarkozy qui y est. Et nous ne pouvons pas accepter cela. Nous ne pouvons jamais accepter cela (…) C’est pourquoi, simplement, poliment, gentiment nous leur demandons de retirer Blaise Compaoré du panel. Nous ne demandons rien d’autre que cela», a-t-il déclaré. Et d’ajouter : « Nous sommes ici aujourd’hui pour que tout le monde entier voit que la Côte d’Ivoire n’est pas d’accord avec la présence de Blaise Compaoré dans le panel». Pour lui, le président burkinabè fait partie de la crise ivoirienne et doit pour cela être entendu par le panel. «On ne peut pas nous faire croire que Blaise Compaoré ne fait pas partie de la crise au point de le désigner comme un membre du panel. Il était un médiateur; il est devenu un complicateur (sic)», a-t-il expliqué.

Selon Guillaume Soro, Laurent Gbagbo ne cèdera pas

Dans le camp d’en face, on approuve la nouvelle démarche de médiation de l’Union africaine. Dans un communiqué, le Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP), qui regroupe les partisans d’Alassane Ouattara, a dit voir dans le panel la mission « de la dernière chance pour sortir la Côte d’Ivoire de la crise par la voie pacifique ». Les cinq chefs d’Etat doivent parvenir à « installer le président Alassane Ouattara » et « lui permettre d’exercer la plénitude de ses fonctions par la négociation », ajoute le communiqué. Cependant, des doutes ont été exprimés, quant à la capacité du panel à obtenir le départ de Laurent Gbagbo. A Ouagadougou où il a rencontré Blaise Compaoré lundi dernier, Guillaume Soro, le Premier ministre du gouvernement d’Alassane Ouattara s’est dit « convaincu que Gbagbo ne cèdera pas le pouvoir. Il dira non au panel des chefs d’Etat ». Il a expliqué que le président sortant est « allé trop loin pour reculer (…) C’’est sûr (qu’il) opposera une fin de non-recevoir au panel ». Guillaume Soro a par conséquent prôné une « une position de fermeté et de force légitime » pour le déloger.

Menace de paralysie du système bancaire

Pendant ce temps, les diverses pressions financières et sanctions économiques prises contre Laurent Gbagbo commencent à affaiblir son pouvoir. Le président proclamé doit faire face à des tensions de trésorerie toujours plus croissantes tandis que l’économie du pays commence à se dégrader durablement. La décision prise fin janvier par la Banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) de ne plus approvisionner ses agences ivoiriennes lui a porté un coup très dur. La BCEAO a également décidé de priver les banques ivoiriennes du système électronique de « compensation interbancaire », qui permet aux banques de la place de travailler en réseau, ce qui a fortement perturbé le fonctionnement des banques ivoiriennes. Comme parade, Laurent Gbagbo a ordonné dans l’urgence aux banques de revenir au système de compensation manuelle à l’agence principale de la BCEAO à Abidjan, lourdement surveillée par ses forces de sécurité. Plusieurs banques ont cependant refusé de revenir à ce procédé à la fois fastidieux et peu sécurisé, d’où un risque de blocage général du système bancaire.

Assèchement des caisses de l’Etat

Les caisses commencent également à se vider. Fin janvier, le gouvernement Gbagbo n’a pas honoré le payement à des créanciers privés, d’une somme de 30 millions de dollars d’intérêts d’un emprunt. Selon l’Onu, en janvier, les salaires des enseignants et les pensions des retraités ont été retenus. Laurent Gbagbo aurait tout au plus de quoi payer les salaires pendant deux mois. Cité par l’AFP, la Confédération générale des entreprises de Côte d’Ivoire (CGECI) fait état de nombreuses fermetures d’entreprises, la mise au chômage technique d’agents, le ralentissement des opérations d’import-export. Des exportateurs majeurs de la filière cacao auraient obtempéré à l’injonction d’Alassane Ouattara, de suspendre les exportations jusqu’à fin février. Un début de pénurie a été également signalé, notamment en matière de carburant.

Pour l’instant, les partisans de Laurent Gbagbo tentent de minimiser l’impact des difficultés économiques des Ivoiriens, estimant qu’une émeute provoquée par la vie chère et les pénuries serait défavorable à Alassane Ouattara. Dans le camp de celui-ci, on laisse entendre que le pays vit un « moment de sacrifice » pour parvenir à la paix et à la prospérité.