Côte d’Ivoire : les dessous du pourrissement

Dans une de nos précédentes chroniques, intitulée « A quoi peut bien servir cette dernière médiation africaine dans la crise post-électorale ivoirienne ? », nous nous interrogions sur la pertinence de celle-ci. Après plusieurs médiations et de nombreuses négociations officielles et secrètes pour trouver une issue diplomatique et pacifique à la situation chaotique ivoirienne, tous les éléments sont réunis pour un échec prévisible de ce panel de chefs d’Etat à Abidjan. Avant même la publication officielle du rapport de cette dernière médiation, on sait déjà qu’elle sera un échec.

Selon plusieurs sources convergentes, dont celle du journal français le Figaro daté du 23 février, les chefs d’Etat du panel de l’UA devraient proposer soit un partage du pouvoir par « une présidence tournante » soit « une reprise de l’élection ivoirienne ». Quelles analyses peut-on faire de ces deux possibilités ?

Une présidence tournante comme sortie de crise

Cette proposition est complètement irréaliste et même incongrue. Elle ne repose sur aucun fondement juridique et constitutionnel. Elle montre de fait l’impuissance et l’incapacité de l’Union Africaine à s’affirmer comme une véritable institution de référence crédible sur le continent. Cette proposition est juridiquement inapplicable, car elle sous-entend qu’il a deux présidents élus au suffrage universel à l’issue de l’élection présidentielle ivoirienne. Ce qui n’est pas le cas puisque la communauté internationale ne reconnaît que M. Ouattara comme président élu de la Côte d’ivoire. À l’issue des discussions concernant la crise post-électorale ivoirienne au dernier sommet de l’Union Africaine, le président de la commission, M. Jean Ping déclarait à propos de cette médiation, « qu’il s’agit d’amener Alassane Ouattara à exercer la réalité du pouvoir par la négociation ». Nous sommes donc très loin de l’objectif que c’est fixé la commission africaine.

Pourquoi cette proposition est donc irréalisable et même dangereuse pour la démocratie ? Pour plusieurs raisons :

1 – Supposons que l’Union Africaine propose une présidence de deux ans et demi à chacun. Cette position est intenable à tous les niveaux. Qui débutera cette « mascarade » et quelles garanties les Ivoiriens ont de ne pas à nouveau revivre la même crise, avec le refus de céder la place au bout de deux ans et demi. Quels sont les pouvoirs de contraintes de l’U.A. et ses sanctions ? Rien.

2 – Sur le plan politique, on voit très mal comment on peut gouverner avec des objectifs à court ou moyen terme. Les nominations stratégiques administratives faites par le premier seront automatiquement défaites par le suivant créant ainsi une instabilité politique. On sait à quel à point les acteurs politiques, et en particulier africains, suivent le mouvement en fonction de leurs intérêts immédiats. Comment vont-ils alors se positionner ou valser de l’un à l’autre ? Quels rôles peut jouer le Parlement dans un régime présidentiel qui crée des dictatures en Afrique ? Un régime parlementaire ou semi-présidentiel avec de réels pouvoirs de contrôle du Parlement limiterait toutes tentations d’autocratie et de présidence à vie.

3 – Au niveau diplomatique, là encore, on risque d’assister à un véritable « cirque » avec les changements d’ambassadeurs notamment dans les pays ou institutions stratégiques comme la France, la Belgique, les USA, l’ONU, l’U.E. ou encore l’U.A.

4 – En matière économique et sociale, ce schéma risque d’être catastrophique. Il est évident que, compte tenu de l’état actuel économique et social du pays, les efforts mis en place par le premier seront au bénéfice du second dans son bilan.

5 – Comment se positionneront les différents partenaires économiques et politiques étrangers des uns et des autres vis-à-vis du suivant ? En définitive, ce schéma serait un aveu d’impuissance et une disqualification de l’Union Africaine.

La reprise des élections présidentielles

Cette solution a été maintes fois proposée par les différents négociateurs et médiateurs. Elle a toujours été rejetée par le président sortant qui demande de recompter les bulletins qui sont bien au « chaud » au Conseil Constitutionnel. Objectivement, cette proposition de Gbagbo est un piège « grossier » qu’on repère à des milliers de kilomètres. Cette éventuelle proposition de l’U.A. semble être la plus viable et la plus objective afin de trouver une solution pacifique à cette crise qui semble néanmoins être alimentée et entretenue par des puissances qui défendent leur propre positionnement géopolitique, économique et stratégique. Cependant elle pose quelques interrogations concrètes. Qui va financer cette nouvelle élection ? sachant que l’ensemble de ce processus électoral ivoirien a coûté plus de trois cents millions de dollars à la communauté internationale. Elle est à ce jour, l’élection la plus coûteuse au monde. Elle sera supervisée et certifiée par qui ? l’U.A. ? la CEDEAO ? le Conseil Constitutionnel ivoirien ? L’ONU ? Quelle autorité sera habilitée à garantir le processus électoral ? Une nouvelle CEI ? Comment se fera sa composition ? Sur quelles bases ? Qui sera habilité à proclamer les résultats ? Et qui seront les observateurs s’il y en a ? Mais la plus grande inconnue serait quand elle aurait lieu. Il a fallu cinq années d’âpres négociations, de batailles de nerfs, de mauvaises foi et des pressions intenses pour arriver à réaliser ce processus électoral sur la base des accords de Pretoria. S’il faut à nouveau attendre autant de temps pour refaire cette élection, autant dire que nous rentrons pour de bon, dans les profondeurs de l’enfer avec un président élu et reconnu qui tient les bourses du pays et un sortant qui tient une partie des hommes armés.

La guerre de positionnement dans un pays déjà à l’agonie

Cette crise systémique ivoirienne montre très bien à quel point chaque acteur intérieur ou extérieur tente d’imposer des contraintes et des zones d’incertitudes aux autres acteurs afin de garantir son positionnement et ses propres intérêts. On le voit très bien avec l’affrontement que se livrent le Nigeria et l’Afrique du Sud dans la recherche de solution à la crise Ivoirienne. Ses deux poids lourds de l’Afrique subsaharienne sont sur deux positionnements diamétralement opposés. Le Nigeria est pour une intervention rapide par les armes pour déloger Gbagbo reconnu vaincu et qui refuse de se soumettre au verdict des urnes. L’Afrique du Sud ne veut pas entendre parler « du départ » de Gbagbo et accuse la France et les Etats-Unis de vouloir « la tête » de celui-ci. Comment comprendre cet affrontement de positionnement à propos d’un pays qui peut s’avérer être un jour un véritable obstacle dans leurs stratégies de leadership ou concurrent vu ses potentiels économiques. L’Afrique du Sud qui gère déjà d’importantes mines d’or en Côte d’Ivoire vient d’accéder au cercle très fermé du G2O et du club des pays dits « émergeants » appelés B.R.I.C.S (Brésil, Russie, Inde, Chine et South Africa). Ces positionnements de l’Afrique du Sud font d’elle un acteur incontournable et envié sur le continent. Le Nigeria en tant que première puissance de la CEDEAO a donc tout intérêt à se positionner en acteur principal dans la sous-région et dans la crise ivoirienne. Le problème du Nigeria, c’est que la CEDEAO n’a pas pu régler cette crise assez rapidement. Il n’a pas été non plus très soutenu dans ses positions par des pays comme le Ghana, pays en pleine prospérité économique qui a tout intérêt à voir la Côte d’ivoire sombrer le chaos. Le temps a donc joué en faveur de l’Union Africaine et du principal concurrent du Nigeria, l’Afrique du Sud.

Dans cette « guéguerre » entre ces deux « géants », il ne faut pas négliger les autres acteurs du BRICS. La Russie par exemple, qui a toujours traîné des pieds pour voter les résolutions du conseil de sécurité de l’ONU contre Gbagbo et son clan. Selon un papier paru dans le journal français le Point, le président Russe Dmitri Medvedev et son premier ministre Vladimir Poutine « seraient actionnaires de GUNVOR, la compagnie Russe qui participe à l’exploitation pétrolière offshore du champ Espoir en Côte d’Ivoire et paie l’or noir d’avance ». Elle n’a donc pas intérêt à voir ses avantages renégociés ou disparaître. La Chine, l’Inde et le Brésil qui sont pour l’instant en embuscade derrière les Etats-Unis, observent avec interrogation l’Afrique du Sud, ce nouveau membre de leur club très fermé. Mais jusqu’à quand ? Selon le média Les Afriques.com, dans son numéro 149, il y aurait d’importantes relations financières entre le régime de Gbagbo et « le cartel Franco-Libanais » en Côte d’Ivoire, ce qui représente également une autre force d’intérêts non négligeable. Avec toutes ces incertitudes de géopolitiques et de stratégies de positionnement des uns et des autres sur un pays qui est déjà en pleine décadence depuis plus de 10 ans, la sortie de crise s’annonce complexe et hasardeuse. Si le président élu et reconnu veut réellement exercer le pouvoir, c’est à lui de prendre ses responsabilités. Car les solutions de cette médiation sont déjà connues. C’est à croire que la démocratie est antagonique avec les intérêts particuliers comme le disaient certains intervenants lors du dernier sommet de Davos en Suisse, il y a quelques mois, selon le journal Suisse la Tribune de Genève.