Côte d’Ivoire : le business des gigolos

En Côte d’Ivoire, comme dans bien d’autres pays, le « métier » de gigolo semble se démocratiser. Il choquerait de moins en moins, même si la pratique reste majoritairement dans l’ombre. Mais le comportement de certains jeunes en quête de stabilité matérielle peut causer des dégâts. Financiers et amoureux…

« Gnagni[[Gnagni : Vieille]] oh ! Gnagni oh ! Yacouba, même si c’est vieilli on est ensemble ! Gnagni c’est une tanti, l’âge de ma maman. Elle a le jeton. Gnagni tête moisie oh. Au début elle m’a prévenu : ‘Mon petit je suis mariée, j’ai des enfants, une vie au foyer mais toi tu es mon petit moteur c’est-à-dire Turbo Diesel. (…) Gnagni paie mon loyer, mon argent de poche, mes zangolis[[Zangolis : Tout ce qui a trait à l’apparence physique (habillement, parfum, bijoux…), le tout provenant de grandes marques]] (…) et puis je casse son kpetou[[Kpetou : Vagin]]. » Le chanteur ivoirien Petit Denis a fait un carton avec la chanson « Gnagni », un titre où il se met dans la peau d’un gigolo qui raconte à son ami Yacouba son aventure avec une « vieille ». Cette chanson, jugée insultante par certaines femmes, résume le fonctionnement de gigolos qui sortent avec des femmes plus âgées et aisées, mais pour lesquelles ils n’ont que peu ou pas de considération. Une relation souvent empreinte de discrétion, car si les gens connaissent cette pratique, ils préfèrent ne pas la voir. Cela les choque plus qu’une jeune fille qui devient la compagne d’un sugar daddy, ces hommes mûrs, voire très mûrs, mais très généreux.

Attirer les femmes blanches sur la plage

De l’avis de beaucoup, les gigolos sont le fruit de la pauvreté. Ils ont envie d’être bien être habillés, de s’amuser, d’épater les autres, mais ils n’ont pas d’argent parce qu’ils sont étudiants ou au chômage. Alors ils choisissent et assument le rôle de gigolo ou s’y résignent. Avec à chaque fois le risque de ne plus pouvoir se sortir du confort de l’argent facile. « Il y avait beaucoup de fainéants qui sortaient avec des femmes âgées et cossues, dans les années 80-90, pour qu’elles assurent leur pitance, commente Jules, 40 ans. Mais aujourd’hui, avec la crise, les dames ont moins d’argent que par le passé. » Mais, paradoxalement, le chômage entretiendrait le phénomène. Avant la crise, la mode avait, paraît-il, son rôle à jouer. « Les gens aimaient sortir avec une vieille parce que ça faisait mature », analyse Alain, 33 ans.

Pour attirer les femmes, chaque gigolo à sa manière. « Au Sénégal, ce sont les jeunes qui vous demandent directement si vous voulez la compagnie de quelqu’un. En Côte d’Ivoire, c’est plus discret. Sur les plages, ils cherchent une bonne occasion. Des jeunes proposent aux femmes blanches, persuadés qu’elles ont de l’argent, de les accompagner faire leurs courses et de négocier pour elles afin qu’elles aient de bons prix. Et si la personne est vraiment seule, ils essayent de se rapprocher encore plus et de s’installer chez elles », explique une Française vivant en Côte d’Ivoire, qui souligne n’avoir jamais été démarchée. D’autres « petits pompiers » saisissent la moindre rencontre pour séduire et s’assurer de quoi couper-décaler, rester à la mode et manger à de bonnes tables.

« Gigolo, c’est son métier»

Alain avoue avoir succombé une fois à la tentation. Il avait à l’époque 30 ans et elle 45. « Ce n’était pas tant pour le côté matériel, assure le jeune homme. J’avais des amis qui sortaient avec des femmes plus âgées, et je voulais savoir comment c’était. On ne faisait rien d’extraordinaire. Elle me payait mon Johnny (Walker, une marque de whisky, ndlr) et on mangeait dans des endroits un peu chics. Il y avait un peu d’amour, mais ensuite elle est partie retrouver son mari en France. En fait, elle cherchait du réconfort auprès de moi, parce que son mari ne fonctionnait plus à cause d’un cancer de la prostate. »

Son frère Marius est dans un mode de fonctionnement bien plus radical. Sylvie,21 ans, qui partage la vie d’Alain et connaît bien Marius, raconte amusée : « C’est son travail. Il a l’habitude de sortir avec des femmes âgées. Elles viennent l’aborder et puis il y va. Il en a plusieurs en même temps et puis il gère. Mais il dit que les femmes âgées le fatiguent car elles veulent beaucoup de sexe. C’est pour ça qu’elles recherchent des hommes virils, qui vont bien les travailler en bas. Marius ne s’affiche pas avec ces femmes dans la rue. Ils mangent ensemble, vont à l’hôtel, font l’amour et lui en partant prend l’argent. Par contre, il a une copine, jeune, qu’il a présentée à ses parents et à qui il paie des choses avec l’argent que les vieilles lui donnent ».

Respecter le contrat ou briser des coeurs

C’est comme un contrat : tu m’entretiens, je t’offre ce qui te manque. Et ce qui manque souvent à ces femmes, c’est de l’affection et une chaleur sexuelle. « Certaines d’entre elles sont chef d’entreprise. Des fois, on se dit qu’elles sont dures de caractère et que vivre avec elles ne doit pas être facile. Elles sont divorcées ou ont un enfant. Elles ont besoin d’affection et pour ça elles sont prêtes à faire le sacrifice qu’il faut », explique Josiane, un Ivoirienne de 33 ans, amenée de par son métier à côtoyer de nombreuses femmes.

Mais quand elles sont trahies, le retour de manivelle peut être terrible pour le cœur des « gnagnis ». Parce que certaines donnent des avantages en nature, elles veulent un amant fidèle. D’autant plus que, souvent, elles finissent par ressentir des sentiments réels et profonds. « Une restauratrice de 52 est tombée sous le charme d’un homme de 36 ans, venu faire la promotion de Malboro dans son restaurant de Yamoussoukro. Ils se sont mis ensemble et se sont mariés. Mais la femme s’est aperçue un jour que son mari, à qui elle avait confié la gestion des comptes, ne déclarait pas toutes les recettes et en gardait une partie. Lorsqu’elle lui a demandé de s’expliquer, il était gêné et a fini par lâcher qu’il devait préparer son avenir, et qu’elle ne pouvait pas lui donner d’enfants. Ça a fait beaucoup de mal à cette femme », raconte Lin, qui est un ami proche de la nièce de la restauratrice.

Doty Z répond en chanson à Petit Denis

Des histoires comme celle-là, la chanteuse ivoirienne Doty Z en a reçu à la pelle après la sortie de la chanson « Gnagni » de son compatriote et confrère Petit Denis. Une chanson qu’elle juge « dégradante ». « J’ai écrit « Gigolo » pour répondre à Petit Denis. Des femmes m’ont demandé de le faire, sachant que je n’ai pas ma langue dans ma poche. J’ai donc chanté ce titre sur ces gnakpalele (qui signifie en bété les nouveaux hommes, les gigolos) qui viennent vers les femmes âgées quand ils ont des problèmes et prennent leur argent pour le donner à leur go (leur petite amie, ndlr) », raconte l’artiste.

Elle s’est inspirée de l’expérience d’une amie, qui vit en Suisse. « Elle est venue trouver son gigolo avec sa go dans son lit. Lorsqu’elle lui a demandé pourquoi il a fait ça, il a dit qu’il allait se marier avec sa copine. Il lui a même demandé d’être la marraine de son mariage ! Mon amie lui a tout repris. Mais le jeune homme, fou d’avoir perdu sa villa, sa notoriété et ses costumes, l’a bien bastonnée », confie-t-elle. Une précarité relationnelle qui pousse des jeunes à profiter au maximum des femmes, pour ne pas ressortir « perdants ». A noter toutefois que parfois, une femme trompée par son gigolo ne manque pas non plus de bien le corriger.

Au regard de la loi, une avocate explique que l’activité de « turbo diesel » n’est pas réprimée par la loi. En revanche, « les infractions d’escroquerie et d’abus de confiance peuvent être condamnées. Si on use de sa qualité pour détourner les biens de quelqu’un, on peut finir en prison ». Et plusieurs hommes auraient déjà été reconnus coupables dans de telles affaires.