Côte d’Ivoire: Laurent Gbagbo toujours dans le jeu politique

Après plusieurs mois d’attente, de flou juridique et d’intenses tractations juridico-politiques et médiatiques, notamment avec les organisations internationales des droits humains, les raisons de l’inculpation de Gbagbo et de son épouse ont beaucoup fait sourire pour ne pas en rire. Cette décision « souveraine » du juge a fait l’effet d’une douche froide, difficile à comprendre pour la plupart des populations ivoiriennes et la communauté internationale qui s’attendaient à autres choses.

Le président Laurent Gbagbo vient d’être enfin inculpé par un juge indépendant, pour « crime économique, vols aggravés, détournements de deniers publics, pillages, corruptions et atteinte à l’économie nationale ». Certains ivoiriens et la communauté internationale s’attendaient à des chefs d’accusations portant sur « des crimes de sang, atteinte à la sûreté de l’Etat, crime contre l’humanité, assassinats etc ». Rien de tout cela ne fut retenu par le magistrat du parquet au grand désespoir de tous ceux qui l’espéraient.

Voilà maintenant quatre mois que le président Laurent Gbagbo était dit, « en résidence surveillée » dans le fief électoral de son successeur, dans le Nord de la Côte d’Ivoire. Cette détention qui était au centre de vives polémiques a donné de fait une extraordinaire « tribune » d’expression aux défenseurs de l’ancien chef d’Etat ivoirien. Pour cet « animal politique », elle était de fait, une véritable opportunité qu’il a su exploiter avec délectation et habilité en se positionnant en victime dans ce flou juridique dans lequel il était. En vertu de l`article 7 de la loi du 17 janvier 1963, relative à la notion de « résidence surveillée » sur lesquelles s’appuyaient la détention des époux Gbagbo, «Toute personne dont l’action s’avère préjudiciable à la promotion économique ou sociale de la Nation, peut être assignée à résidence par décret». Ainsi pour le magistrat du parquet qui a instruit « librement » ce dossier politique hautement sensible, seule la notion « économique » a été retenue comme crime pour inculper le couple Gbagbo.

Comment analyser alors cette surprenante décision judiciaire qui ressemble beaucoup à une décision politique ?

Pourquoi avoir décidé d’inculper Laurent Gbagbo et son épouse pour des faits tellement banalisés dans ce pays comme partout sur le continent, qu’ils en deviennent « ordinaires » ? Pourquoi ces deux personnes ? Alors que presque toute la classe politique dirigeante de ces dix dernières années a été profondément corrompue et cela de manière indécente ? Tout le monde était naturellement corrompu. Bien au contraire, on était suspect lorsqu’on avait un comportement contraire à ce qui était considéré comme « la normalité » dans le pays. C’était à croire qu’il fallait être encore plus corrompu que son voisin pour être dans les normes. Pour cette qualification retenue, c’est toute la classe politique dirigeante de ces dix dernières années qu’il fallait inculper. Pourquoi avoir crié haut et fort ici et là que « les graves violations des droits humains, les crimes contre l’humanité, les exécutions des escadrons de la mort, les nombreuses exactions commises lors de la crise post-électorale ne resteraient pas impunis etc » ? Et cela au risque de discréditer les charges d’accusation qui sont retenues contre l’ancien chef d’Etat et son épouse.

Le juge devrait peut-être aussi inculper tous les policiers, douaniers, gendarmes et autres forces de l’ordre qui ont fait de la corruption et des rackets systématiques, de véritables crimes économiques nationaux. Pour être encore plus crédible, le magistrat devrait également inculper beaucoup d’agents de l’Etat, des hommes d’affaires véreux qui ont profité de cette corruption systémique pour piller davantage des populations déjà appauvries par leurs propres dirigeants. Et enfin, pour que cela fasse plus « sérieux », il ne devrait pas oublier d’inculper aussi certains « hommes de Dieu », ces pasteurs évangélistes et autres mystificateurs qui dépouillent la population au nom du « Christ ». Comment comprendre cette décision judiciaire qui fait sourire les partisans de L. Gbagbo et donne la nausée à ceux du nouveau pouvoir ?

Laurent Gbagbo repositionné à nouveau dans le jeu politique.
De fait, toutes ces interrogations et zones d’incertitudes repositionnent à nouveau l’ancien chef d’Etat dans le jeu politique ivoirien et international. Mieux encore, ce qui pourrait être vécu par les uns comme une désagréable « plaisanterie judiciaire », et par les autres comme une douce et délicieuse victoire politique, pourrait éviter la comparution de L. Gbagbo à la cour pénale internationale. Si c’est le cas, quelles pourraient être alors les raisons de cette «décision judiciaire » ?

Compte tenu du climat très sensible et encore fragile de réconciliation dans lequel le gouvernement ivoirien a engagé le pays, le juge a peut être estimé « librement » et de manière « souveraine » qu’il serait plus indiqué de ne retenir que cette qualification de « crime économique ». Toujours de manière « libre » et « souveraine », en décidant de retenir uniquement cette qualification, le juge a peut-être décidé d’éviter un procès « politique » qui risquerait d’amener d’autres acteurs majeurs de la classe politique à se retrouver impliqués de facto ou indirectement. Et cela pourrait compromettre fortement les chances d’une réconciliation.
A moins que les vraies raisons de cette décision judiciaire ne se trouvent ailleurs, loin de nos préoccupations quotidiennes. Peut-être que certains de nos chefs d’Etats africains n’ont pas envie de voir inculper un des leurs par des accusations qui pourraient faire jurisprudence sur le continent, comme l’écrit le Figaro dans sa publication du 15 août dernier. Et pour cela, on peut bien imaginer de fortes pressions politiques dans le sens voulu, afin d’obtenir une décision judiciaire prise de manière « libre » et « indépendante ». On n’est jamais assez prudent, surtout en politique.

Macaire Dagry,
Chroniqueur politique à Fraternité Matin