Côte d’Ivoire : la religion pour seul horizon?

Si les voies de la négociation et des armes n’ont pas, jusqu’à ce jour, réussi à résoudre l’équation du bicéphalisme au sommet de l’Etat, il semble que la majorité des Ivoiriens, loin de la démarche de Saint Thomas, y a trouvé une solution : la voie spirituelle. Une flambée de spiritualité qui endort bien des peurs et atténue l’angoisse du dénouement final. Reportage.

De notre correspondante

Qui sera le seul et unique président de la Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo ou Alassane Ouattara ? Dieu seul le sait… La crise postélectorale que traverse le pays depuis le 28 novembre dernier a suscité chez les Ivoiriens un regain de foi. Il suffit de passer le pas de sa porte pour s’en rendre compte. Nous nous invitons ainsi à la Mission d’action et de délivrance des âmes (Mada), dans la commune de Yopougon, à Abidjan. Dans ce lieu de culte, comme il y en a à chaque coin de rue dans les dix communes que compte la capitale ivoirienne, les quelque trente membres que compte l’assemblée sont sur leur 31. Le prêche du jour, dans cette église évangélique, porte pour l’essentiel sur « le Réveil spirituel ». On prie pour la « confusion dans le camps des ennemis de la Côte d’Ivoire ». Mains levées vers le ciel, yeux clos, à haute et spirituelle voix, on prie pour le retour de la paix.

Comme dans cette mission, Abidjan et les autres villes de Côte d’Ivoire se sont toutes découvertes de nouvelles âmes de chrétiens. Autour, leurs frères musulmans louent, avec une ferveur également décuplée, Allah pour une Côte d’Ivoire totalement restaurée et libérée. Dieu, c’est le mot que tous – chrétiens, musulmans, animistes, bossonistes[[Terme typiquement ivoirien, crée par l’enseignant-chercheur et philosophe-penseur ivoirien Jean Marie Adiaffi (décédé en 1999) et qui désigne les animistes croyants au pouvoir des mânes, des ancêtres- et non à ceux d’un Dieu universel.]] – ont aux lèvres. Comme s’il ne suffisait que de le prononcer pour voir son sac de riz se garnir à nouveau de ces petits grains vitaux et si rares ou sa bouilloire s’emplir de baka[[Bouillie de mil ou de céréale très prisée par les Nordistes.]]. Sait-on jamais? Les miracles existent, si l’on croit vraiment en Dieu… Pourtant, celui que les chrétiens attendent tarde à venir. Alors, pour patienter, le seul outil de détente et de bien être reste encore la prière qui, chaque jour, fait plus d’adeptes.

L’exemple vient du sommet…

Tous les Ivoiriens, et même « les deux grands Eléphants » – Gbagbo et Ouattara-, entendent profiter des vertus miraculeuses de la panacée spirituelle. C’est donc à dessein qu’on pouvait lire, il y a quelques semaines, dans une parution du journal Le Patriote proche du président reconnu par la communauté internationale: « Ouattara est la volonté de Dieu ». Un fait qui a laissé certains Ivoiriens perplexes quant à l’identité du « Dieu » de Ouattara. Pour Bernadin Tioté, interrogé sur la question, la religion du Dr Alassane Dramane Ouattara, que ses adversaires surnomment « l’homme fort du Golf », reste encore sujet à discussion. « Il se sert de la religion musulmane pour pencher l’électorat nordiste à son avantage », estime M. Tioté. Ce n’est pas ce que pensent les Nordistes, en majorité musulmans, qui soutiennent M. Ouattara. Cependant, ce dernier aurait aussi des prêtres dans son entourage, parmi lesquels l’abbé catholique Norbert Abekan – son véhicule a été criblé de balles dans la nuit de mardi à mercredi au Plateau, mais il a réchappé à l’attentat non revendiqué –, dont les prières sont qualifiées de « miraculeuses ».

Quant à la ferveur religieuse de l’actuel occupant du palais présidentiel de Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo, « ce n’est pas vraiment nouveau », nous explique le professeur Zorobabel, enseignant de théologie et de grec biblique. Laurent Gbagbo est en effet connu comme étant un fervent chrétien évangélique. « Je prie beaucoup », confiait-il à une journaliste de la chaîne Al Jazira, lors d’une récente interview. Une salle spéciale a d’ailleurs été aménagée au sein de la résidence présidentielle de Cocody pour permettre à son épouse Simone et lui d’être plus proches de Dieu. Et Koré Moise, le pasteur du couple, y a longtemps dirigé des cultes de louange et d’adoration.

« La prière: ce n’est plus suffisant »

Cette ruée vers le spirituel n’est pas un fait nouveau en Côte d’Ivoire. « Le réveil spirituel », comme certains religieux aiment à appeler la recherche continuelle de Dieu, a véritablement pris son envol il y a une douzaine d’année, lors de la précédente crise politique. Pour Sœur Clara, une religieuse italienne de la congrégation des sœurs institutrices de Sainte Dorothée dans la commune de Cocody, le nombre des fidèles de sa chapelle n’a pas beaucoup changé. Si elle regrette que, dans son pays d’origine, Dieu est très loin des pensées des hommes, elle reconnaît qu’en Côte d’Ivoire il est réellement « expérimenté » par les citoyens, mais pas par les politiques. « Il y a la crise parce qu’il y a une injustice des politiques », explique-t-elle. « Il faut prier », insiste-t-elle, mais elle ajoute que « la prière, ce n’est plus suffisant ». Selon elle, « il faut également poser des actes en vue d’accompagner ces prières ». Un avis partagé par l’Imam El Hadj Diaby Abdulkader, président du Conseil supérieur Islamique de Côte d’Ivoire (Csi-ci). Pour lui, en plus de la prière, « il faut respecter les règles du jeu ».

L’entrée en scène des « bonbons pasteurs »[[Terme qui désigne des hommes de Dieu qui se sucrent sur le dos de leur fidèle- en somme des faux pasteurs]]

Le professeur Zorobabel regrette, quant à lui, la nouvelle forme d’escroquerie dont l’église souffre par ces temps de crise. Au point qu’il préfère prier avec ses amis plutôt que de se rendre aux « prières pour la nation » – un phénomène florissant – qui, selon lui, sont en fait des occasions de « racket et d’escroquerie ». C’est pour cela, poursuit-il, qu’il met en garde quiconque « recherche vraiment la face de Dieu » de répondre aux invitations lancées pour assister à ces cultes à ciel ouvert devenus légion à Abidjan. Des rendez-vous « financés pour la plupart par des politiques », à la grande joie de certains hommes de Dieu que M. Zorobabel désigne comme « les escrocs des nouveaux temps ». Tout comme lui, Sœur Clara reconnaît que certaines personnes viennent à Dieu « pour un mieux être social mais pas avec l intention de sauver leur âme ». Le plus important cependant pour elle réside dans la volonté de chercher Dieu. Peu importe le but ni les bonnes fortunes qu’on attend du Très-Haut.

Pendant ce temps, la crise bat son plein. Et avec elle, les séances de prière se multiplient à tout-va, avec des hommes de Dieu aussi zélés qu’éclairés. Les uns se sucrant sur le dos des autres. Dans ce qui ressemble à un chaos religieux, chacun tente de trouver son compte. Trompés, restaurés, escroqués ou sauvés, les uns et les autres essaient de gagner leur part de grâce, tous occupés, qui a psalmodier des sourates, qui à réciter des psaumes, qui à compter les pièces des quêtes, qui a témoigner de la puissance de Dieu, tournant ainsi le dos à une guerre qu’ils ne veulent pas voir.