Côte d’Ivoire : l’Union africaine pour un embargo « immédiat » sur les armes

L’Union africaine a annoncé, dimanche lors d’un sommet extraordinaire à Abuja (Nigeria), qu’elle était favorable à un embargo « immédiat » sur les armes en Côte d’Ivoire. Une façon pour elle de montrer son opposition aux récentes violations du cessez-le-feu du régime présidentiel. L’annonce isole un peu plus le chef de l’Etat ivoirien, dont les relations avec son homologue français se dégradent toujours plus.

La Côte d’Ivoire ne doit plus pouvoir acheter des armes. C’est la conclusion à laquelle est parvenue l’Union africaine (UA), dimanche, lors d’un sommet extraordinaire consacré à la crise dans ce pays ouest-africain. Le numéro un nigérian Olusegun Obasanjo, également président de l’UA, ses homologues sénégalais, ghanéen, burkinabé, togolais et gabonais, ainsi que le président de la commission de l’UA et le représentant spécial du secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, s’étaient en effet réunis à Abuja, capitale du Nigeria, pour trouver une issue au regain de tension qui secoue la Côte d’Ivoire depuis le début du mois. La recommandation isole un peu plus, sur le plan diplomatique, le chef de l’Etat ivoirien Laurent Gbagbo, dont les relations avec le Président français Jacques Chirac se sont à nouveau détériorées ce week-end.

L’Union africaine pour un embargo sur les armes

« Nous soutenons le projet de résolution des Nations unies, en particulier l’embargo sur les armes pour toutes les parties en Côte d’Ivoire. (…) Cette mesure doit être immédiate », a déclaré dimanche Olusegun Obasanjo après environ trois heures de discussions. Le message est clair : pour qu’il y ait un espoir de paix viable, loyalistes et ex-rebelles ne doivent plus être approvisionnés en armes. D’aucuns estiment que l’appel de l’organisation est en fait une condamnation du camp présidentiel pour ses violations du cessez-le-feu imposé depuis janvier 2003. Les plus récentes entorses sont le bombardement, le 4 novembre, du quartier-général des Forces Nouvelles à Bouaké et, deux jours plus tard, de la base militaire française dans cette même ville.

Pour sa défense, le chef de l’Etat ivoirien était représenté à Abuja par le président de l’Assemblée nationale, Mamadou Koulibaly. Ne manquant pas à sa réputation d’homme « dur », il a rejeté la sanction d’embargo, inspirée par un projet de résolution français devant être voté ce lundi par le Conseil de sécurité des Nations Unies. L’Agence France Presse rapporte ainsi ses propos : « La guerre est finie. La seule chose que nous devons demander au monde c’est que les soldats français en Côte d’Ivoire soient placés sous le commandement de l’Onu ou qu’ils quittent la Côte d’Ivoire. » Il estime par ailleurs que la force française Licorne exerce une « occupation illégale et illégitime » du pays. Un avis que ne partage notamment pas le leader sénégalais, qui a déclaré, selon les propos recueillis par L’Agence France Presse, que si les troupes françaises quittaient le pays, « ce serait le chaos éternel ». Selon Le Monde, le Président gabonais Omar Bongo Odimba a quant à lui déclaré : « Sans la France il y aurait eu beaucoup de morts d’hommes, peut-être la guerre civile en plus de ce qui se passe déjà dans ce pays. »

Au sein du Front populaire ivoirien (FPI, au pouvoir), qui aurait demandé au Conseil de sécurité que les soldats français quittent le sol ivoirien, la recommandation de l’UA déçoit. « C’est vraiment malheureux que les pays africains emboîtent le pas de la France. Ce ne sont pas des sanctions qui vont rétablir l’unité dans le pays et restaurer la paix. Ce n’est pas l’embargo qui va permettre le désarmement ou la préparation des élections en 2005. Il faut s’attaquer aux vrais problèmes et envisager une action internationale pour rapprocher les différentes factions, au lieu de mener une guérilla contre un côté ou l’autre », explique Pascal Affi N’Guessan, président du parti, qui ne se risque pas à donner les motivations des pays qui se sont alignés sur la proposition française.

Déclarations assassines de Laurent Gbagbo

Alors que l’Afrique semble retirer peu à peu son soutien à Laurent Gbagbo, les relations s’enveniment toujours plus entre Abidjan et Paris. Le coup d’envoi des dernières hostilités a peut-être été marqué par le limogeage, samedi, du chef d’Etat major des Forces armées nationales de Côte d’Ivoire Matthias Doué. L’affaire serait sans doute passée inaperçue si la personne qui a été nommée à sa place n’était pas tant controversée : il s’agit du colonel Philippe Mangou, commandant sur le terrain de l’offensive de Bouaké qui a touché la base française et fait neuf morts et plus de trente blessés.

Autre déclaration sensible : le Président ivoirien a assuré qu’il ne laisserait pas la Côte d’Ivoire sans défense aérienne et qu’il rachèterait les avions que la France a détruit après le bombardement de sa base. Dans une interview diffusée dimanche sur France Inter, il a expliqué : « Est-ce que vous croyez que je vais laisser mon pays sans défense ? (…) Si l’armée française les détruit, on en rachètera encore une troisième fois. »

La France met en garde contre les dérives fascistes

Citant des sources militaires ivoiriennes, l’agence Reuters indique que les autorités « ont déjà commandé trois autres Soukhoï et trois Mi-24. Deux exemplaires de chaque seraient arrivés dans les pays voisins ». Lors d’un entretien accordé au quotidien français Libération, Laurent Gbagbo a ajouté que cette destruction l’avait laissé « pantois » et qu’elle signifiait « qu’objectivement la France a pris le parti des rebelles », avant de conclure : « Au lieu de désarmer (les rebelles, ndlr), c’est moi qu’on juge. C’est une injustice inacceptable et intolérable, et nous ne l’acceptons pas. »

De son côté, insistant sur le fait qu’il ne mène pas une « guerre coloniale », le Président français Jacques Chirac provoqué la colère de son homologue ivoirien en déclarant que la France continuerait à « assumer ses responsabilités » pour ne « pas laisser se développer un système qui ne pourrait conduire qu’à l’anarchie ou un régime fasciste ». Le Président visé a répliqué, toujours dans le journal Libération, : « Le Président Chirac a soutenu le parti unique en Côte d’Ivoire pendant quarante ans. Qu’est ce qui est le plus proche du parti unique que le fascisme ? C’est nous qui étions en prison sous le régime de parti unique soutenu pas la France! C’est une insulte. » L’issue paraît difficile à entrevoir tant chacun se radicalise sur ses positions. Mamadou Koulibaly a même expliqué au sortir du sommet extraordinaire d’Abuja qu’aucun dirigeant africain « n’est capable de résoudre nos problèmes avec la France ». l’optimisme n’est pas au rendez-vous.