Constitution, un mot vide de sens en Afrique

Qui dit Constitution dit démocratie. Qui dit démocratie dit culture politique et, entre autres, élections. Qui dit élections dit institutions. Qui dit institutions dit Parlement, Cour ou Conseil constitutionnel, etc. Mieux encore, qui dit institutions dit séparation des pouvoirs. Mais ces notions sont inconnues des dirigeants africains. Pis, la plupart ont étudié dans les grandes universités.

Ces vingt dernières années, depuis l’immense « alléluia » de l’effondrement du Mur de Berlin, jamais un mot, en Afrique, n’a été autant galvaudé que « Constitution ». Si les textes fondamentaux avaient été des personnes humaines, elles auraient avalé de l’arsenic pour s’épargner des souffrances interminables. Car, à peine nées, aussitôt bafouées. Violées. Les 3/4 des Constitutions africaines présentent une face défigurée. Du Maghreb à l’Afrique australe en passant par l’Afrique de l’ouest, de l’est et centrale, les Constitutions subissent une chirurgie dramatique perpétuelle, comme pour mieux les adapter aux souhaits de ceux qu’elles servent. Si elles ont officiellement tué le monopartisme, elles ont en revanche institué une technique, celle de la conservation du pouvoir. Pis, les Constitutions en Afrique ont eu pour corollaire un duel entre la violence de l’argument et l’argument de la violence. L’opposé même de l’essence d’une Constitution digne de ce nom, à savoir la confrontation d’idées dans la courtoisie. Une contradiction sublime, tant le mot « Constitution » est d’une beauté incommensurable.

Laurent Gbagbo n’est plus un président constitutionnel depuis longtemps et, aujourd’hui, la Côte-d’Ivoire se trouve à la lisière du chaos définitif. Mamadou Tandja, au Niger, a fait un coup de force par un référendum qui lui a permis de se maintenir au pouvoir. Le mois dernier, les députés angolais ont assuré leur président Eduardo Dos Santos qu’il pouvait rester au pouvoir jusqu’en 2022 ; désormais, la Constitution le lui permet. Au Congo-Brazzaville, il se murmure que la Constitution pourrait être modifiée pour permettre au président Denis Sassou Nguesso de se représenter en 2016, car 7 ans seraient trop peu pour mettre en œuvre son projet de société « le Chemin d’avenir ». En fait, rien n’a changé par rapport aux cinq dernières décennies. La séparation des pouvoirs y est inexistante ; Montesquieu et Benjamin Constant sont épuisés, à force de se retourner dans leur tombe.

Il faut appeler un chat un chat

Oui, entre les Etats africains et la dictature, il n’y a qu’une différence d’appréciation, bien que ces pays soient dotés de Constitutions. A quoi servent les élections si elles sont gagnées d’avance et sources de conflits? Peut-être faudra-t-il les supprimer ou les reporter à cinquante, cent ans! Au moins les populations sauront à quoi s’en tenir…

Il ne s’agit nullement d’un beau fatalisme, mais d’un souhait pragmatique. Les élections coûtent cher, pillent les budgets des Etats, mais elles ne légitiment pas les pouvoirs ou les institutions qui en découlent. Encore faut-il qu’elles s’accompagnent d’une affirmation des valeurs. Or l’Afrique est à des années lumières de l’amour des valeurs. Aucune élection ne se passe dans la sérénité. Le mieux serait qu’on décrète les pouvoirs à vie. Les Républiques dynastiques. Rien ne sert de gesticuler, c’est ce que vit L’Afrique. Il n’y a que les sourds-muets et les idéalistes qui récusent cette réalité. L’image qu’elle dégage ces temps-ci est pitoyable. L’Afrique de l’ouest, surtout, a été piquée par une mouche inconnue. L’alternance politique n’est pas une culture africaine. Pas un jour ne passe sans une brève relative aux tensions politiques en Afrique de l’ouest – il semblerait que Mamadou Tandja ait été victime ce jeudi d’une tentative de coup d’Etat. Même le Sénégal, pays des intellectuels et ancien modèle démocratique, n’est pas en reste : le climat politique y est délétère; la suspicion y règne en maître.

En fait, le discours de la Baule n’a pas servi l’Afrique. Il était trop brutal, inattendu. Les pays africains ne s’y étaient pas préparés, et pour cause, dépourvus de culture démocratique. A Libreville, Pierre Bérégovoy l’avait corrigé, mais seulement pour la survie de la Françafrique. Les dégâts causés par ce discours étaient trop considérables pour qu’ils pussent être réparés.

Comme pour imiter les pays démocratiques, les Africains ont importé les Constitutions des anciennes métropoles. Et c’est là le drame. Un enfant ne peut avoir la même force de marcher qu’un adulte. Il eût fallu peut-être redécouvrir le sage Solon, un homme d’Etat au sens noble du terme, législateur et poète, sans doute l’inventeur de la démocratie – il rédigea une Constitution mémorable en 590 avant J.C. En effet, aux Grecs qui lui demandèrent : « Quelle est la bonne Constitution? » Il répondit : « Pour quel peuple et quelle époque? »