Confusions islamistes à l’Université Al Azhar

Un roman parfaitement anodin du syrien Heidar Heidar a provoqué la colère incongrue des étudiants islamistes. Derrière l’accusation de blasphème, c’est la contestation de l’Etat qui pointe.

Le régime égyptien a du mal à se débarrasser tout à fait d’une virulente opposition islamique, essentiellement représentée dans les grandes universités où les étudiants contestataires trouvent dans le discours religieux un drapeau qui leur permet de défier l’Etat et son autorité à l’abri d’une légitimité, en théorie, supérieure, celle du Coran.

La fin du mois de mai a ainsi été marquée par les polémiques déchaînées autour de la publication en poche, au mois de novembre dernier, par les éditions Organisation des Maisons de la Culture, du livre de l’écrivain syrien Heidar Heidar, Le Festin des algues de mer, qui retrace le parcours de deux hommes qui quittent l’Irak pour se rendre en Algérie.

L’un des deux personnages centraux du roman est marxiste, et donc athée, et certains de ses propos exprimeront, on peut le penser, son scepticisme face aux vérités révélées. On peut tout dire, mais il est impossible de nier l’existence du marxisme en terre arabe, alors que plusieurs pays de la région s’en réclament explicitement, que cela plaise ou non aux pieux étudiants de l’université d’Al Azhar.

En l’occurrence, les propos du personnage sont bénins : à une femme qui se défend d’une moquerie en lui disant « ne raille pas mon nez, c’est Allah qui l’a dessiné « , le personnage répond  » C’est vraiment un mauvais artiste « . Blasphème ! tonne l’imam de la mosquée sunnite d’Al-Azhar… On pourrait certes, incriminer la galanterie du marxiste, mais tirer de cette plaisanterie une profession de foi diabolique paraît pour le moins excessif. Un autre passage attaque ceux qui tiennent le peuple  » avec la police, la corruption, et gouvernent avec le Coran « . C’est bien sûr l’hypocrisie d’une foi instrumentalisée au service de la politique et du contrôle du pouvoir qui est dénoncée, et non cette foi elle-même.

L’islamisme radical perd du terrain, mais …

Pourtant le prêche de l’imam porte, et sans qu’aucun étudiant n’ait lu le livre, une manifestation se forme, réclamant la mort pour Heidar Heidar, promu nouveau Salman Rushdie, et dénonçant la complicité du ministre de la Culture, Farouk Hosni, avec ce blasphémateur. La police réplique en force : plusieurs dizaines de blessés, et une centaine d’arrestations. Dans un deuxième temps, le pouvoir, gêné, déclare le livre retiré de la vente, puis encore plus gêné, le prétend épuisé, avant de demander l’avis d’une commission d’enquête sur la nécessité de l’interdire. La commission, comme on pouvait le penser, innocente totalement Heidar Heidar dans ses conclusions…

L’affaire en restera probablement là : elle ne mérite pas d’aller plus loin. Elle témoigne pourtant de l’érectilité de la jeunesse étudiante égyptienne, de la vigueur de sa mobilisation dès qu’il s’agit de mettre en cause le pouvoir d’Etat, de la déconcertante facilité avec laquelle elle peut soudain décider d’affronter la police pour protester contre la parution d’un livre.

S’il est indéniable que l’islamisme radical connaît actuellement une perte d’influence dans l’ensemble du monde arabe, où sa violence est rejetée, il n’en reste pas moins que ses slogans constituent encore une force d’agrégation des impatiences et des mécontentements auxquels l’alternance démocratique ne peut pas servir d’exutoire.

Le défi qui est aujourd’hui lancé à de nombreux Etats, en terre d’Islam, repose donc sur une équation simple : soit ils donnent des gages à la société civile sur leur capacité à se réformer et à évoluer, soit ils courent le risque d’avoir à combattre durablement, même de façon sporadique, des poussées de fièvre et d’extrémisme religieux.