Comores : à quoi joue la France avec Mohamed Bacar ?

Mohamed Bacar, le président déchu de l’île comorienne d’Anjouan, a été condamné jeudi à une peine de prison de trois mois avec sursis pour « importation illégale d’armes ». Ce verdict relance la polémique sur le rôle de la France dans l’affaire de sa fuite vers la Réunion. Aux Comores, l’opinion publique déplore un procès inadéquat et réclame toujours son extradition, pour un jugement conforme à la loi du pays.

Trois mois avec sursis. C’est la peine de prison qui vient d’être prononcée à l’encontre de Mohamed Bacar, le président déchu de l’île d’Anjouan. Les 23 membres de sa garde rapprochée, avec lui lors de sa fuite vers Mayotte puis la Réunion , fin mars 2008, ont écopé de la même sanction.
Ils ont été condamnés par la Cour d’appel de la Réunion pour « importation illégale d’armes ». Le 29 mars dernier, rappelle l’ AFP, le Tribunal correctionnel de Saint-Denis de la Réunion avait dû annuler une procédure après l’appel prononcé par le parquet pour « vice de forme ». Le chef autoproclamé de l’île ainsi que ses hommes étaient alors poursuivis pour « entrée irrégulière en France, détention, transport et importation d’armes ». Ainsi, seule cette dernière charge a été retenue dans le dernier procès, expliquant l’indulgence de la sanction retenue.

La colère des Comoriens

Cette décision de justice a provoqué la colère des Comoriens, soucieux de préserver l’intégrité de l’archipel dans lequel les dérapages du colonel Mohamed Bacar font tâche. Ils jugent ce procès inadapté et injustifié, et soutiennent que la France ne l’a pas jugé pour les bonnes raisons. « Ici, il ya un sentiment d’inachevé, assorti d’une grande déception. Les Comoriens s’attendaient vraiment à ce que Bacar rende compte de tout ce qu’il a fait pendant 7 ans », commente, depuis les Comores, le rédacteur en chef de La Gazette des Comores, Saïd Omar Elhad.
C’est la demande d’extradition, déposée par l’Union des Comores et soutenue par le très controversé Me Vergès, qui cristallise les espoirs des habitants de l’île d’Anjouan ainsi que de tous ceux qui estiment que Bacar devra répondre de ses crimes devant la justice de son pays. « Ce qui importe aux Comoriens, c’est l’extradition de Bacar vers les Comores, pour qu’il soit jugé là-bas pour les fautes qu’on lui reproche dans son pays » explique Ali Mmadi, directeur de publication chez Kweli Magazine, journal d’actualité comorienne basé en France.

Depuis le début de l’affaire, la probité de la France est sérieusement remise en doute par l’opinion comorienne qui la soupçonne d’avoir organisé la fuite de Bacar. Certains vont même jusqu’à parler d’une tentative de déstabilisation du pays orchestrée depuis l’Elysée. Un sentiment qu’exprime Ali Mmadi : « Aux Comores, la question qui se pose est de savoir pourquoi la France s’en mêle ». L’arrivée sur l’île de la Réunion des fuyards, le 28 mars dernier à bord d’un avion de l’armée de l’air française a aidé à corroborer la thèse de l’entraide, ce que démentent les autorités françaises. Après cet épisode, des manifestations anti-françaises avaient eu lieu aux Comores.

La France invoque les règles de droit

Par la bouche de Bernard Kouchner, la France affirme vouloir remettre aux autorités comoriennes Mohamed Bacar , qui est toujours assigné à résidence dans une base militaire. La demande d’extradition, formulée par l’Union Comorienne il y a deux mois, est étudiée ce jeudi par la Cour d’appel de Saint-Denis. Le 15 mai dernier, la demande d’asile du colonel avait été rejetée par l’Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides (OFPRA), qui avait toutefois déconseillé un retour aux Comores, considérant les risques de persécution sur la personne de Mohamed Bacar trop prégnants. Ses soutiens craignent en effet que la demande d’extradition ne soit qu’un prétexte à un règlement de compte politique, visant à asseoir l’autorité du président des Comores, Ahmed Sambi.

Mais l’Union des Comores, en la personne de son représentant lors du procès, Me Vergès, invoque les « propositions de réciprocité », employées par la France en 2002 pour faire extrader des mercenaires français. Ceux-ci étaient accusés d’avoir participé à une tentative de coup d’Etat aux Comores et avaient pu être rapatriés en France pour y être jugés selon les lois de leur pays. Par ailleurs, il existe des peines très différentes aux Comores, et certaines sont contraires à le droit public français tels la peine de mort et les travaux forcés, ce qui pourrait jouer dans la balance pour la défense de Mohamed Bacar. Pour Saïd Omar Elhad, « la France joue un rôle ambigu, elle tient un double langage : elle dit vouloir respecter le droit, mais elle viole ce même droit en protégeant un homme que de nombreux rapports internationaux accablent en l’accusant d’atteinte aux Droits de l’Homme ».

Reste la possibilité d’un exil au Bénin, seul pays africain à avoir accepté d’accueillir sur son sol l’ancien président d’Anjouan et les membres de sa garde… à la demande expresse de la France. « Plusieurs personnes, aux Comores, réagissent très mal à cette solution du Bénin », souligne Ali Mmadi. « Elles s’interrogent sur l’incompétence de l’Etat comorien sur ce dossier, et sur le fait qu’encore une fois, ce soit la France qui intervienne ! » A son tour, le rédacteur en chef de La Gazette des Comores confirme : « Autoriser sa fuite vers le Bénin est une façon de justifier le comportement de tous les autres séparatistes. Si Bacar avait été justement condamné, cela aurait pu servir de leçon aux autres. Tandis que maintenant, dès le départ de Sambi, d’autres referont ce qu’il a fait, en toute impunité. »

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