Commémorer et célébrer le 31 juillet, c’est s’engager à ne pas oublier le rôle des femmes dans la lutte de libération de l’Afrique


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L'historien Dieudonné Gnammankou (1)
L'historien Dieudonné Gnammankou (1)

Ce 31 juillet, se célébrait la 52e édition de la Journée internationale de la femme africaine. Une journée importante initiée par des Africaines, bien avant l’institution de la journée du 8 mars dédiée aux femmes par les Nations unies. Mais une journée méconnue, même en Afrique. C’est justement pour repousser les frontières de cette curieuse méconnaissance d’une telle journée en Afrique que le Centre de cultures Akanga situé à Porto-Novo, au Bénin, s’évertue chaque année à commémorer le 31 juillet. Cette année, il n’a pas dérogé à cette tradition. Un programme riche de divers événements était concocté pour le public qui ne s’est pas fait prier pour aller se former et s’informer ce vendredi. Sur place, nous avons rencontré l’historien Dieudonné Gnammankou, directeur scientifique du centre qui nous a accordé une interview sur la célébration du 31 juillet.

Afrik.com : Pouvez-vous nous faire l’historique de la journée de la femme africaine qui se célèbre aujourd’hui? Oui, alors, c’est une journée qui a été instituée il y a plusieurs décennies.

Dieudonné Gnammankou : Tout est parti d’un rassemblement d’un congrès de femmes africaines au début des indépendances en 1962. Des dizaines de femmes africaines, militantes anticolonialistes, qui ont lutté pour les indépendances de leurs pays respectifs sur le continent africain, ont organisé un congrès à Dar es Salam en Tanzanie en 1962. C’était même donc avant la création de l’Organisation de l’unité africaine. Plusieurs parmi elles étaient des femmes de pays aujourd’hui qu’on appelle francophones comme le Sénégal, comme le Mali. Une des plus connues, une des plus grandes militantes parmi les femmes africaines de la période de la lutte anticoloniale des années 40-50, c’était Madame Aoua Keïta qui va publier son autobiographie aux éditions Présence africaine beaucoup plus tard, Femme d’Afrique. La vie d’Aoua Keïta racontée par elle-même.

Il y avait également Madame Annette Mbaye d’Erneville, aujourd’hui centenaire, qui vit toujours au Sénégal, et qui était une de ces femmes-là qui étaient à la tête de ce mouvement de femmes africaines. Elles vont créer l’organisation internationale des femmes africaines et pendant plusieurs années, continuer leur lutte pour l’indépendance des pays africains, puisque vous savez qu’en 1963, l’Organisation de l’unité africaine va être créée. Le mot d’ordre de l’OUA sera que la lutte contre la colonisation ne se terminera que lorsque on aura mis fin à l’apartheid en Afrique du Sud, et que des pays comme la Rhodésie du Sud ou du Nord, la Guinée portugaise, l’Angola, etc. qui étaient encore des colonies britanniques ou portugaises seront indépendants.

Une affiche de la Journée internationale de la femme africaine posée sur le portail du Centre Akanga
Une affiche de la Journée internationale de la femme africaine posée sur le portail du Centre Akanga

Les femmes vont participer à tous ces mouvements de lutte pour la fin totale de la colonisation sur le continent africain et vont aussi continuer à mener le combat pour les droits des femmes africaines. En 1974, soit 12 années après la création de cette organisation, après la tenue de ce congrès, elles vont créer et instituer officiellement la Journée internationale de la femme africaine. Cette année 2026, nous célébrons la 52e édition de l’institution de cette Journée internationale de la femme africaine. Il faut rappeler même que cette Journée internationale de la femme africaine a été instaurée même avant le 8 mars par les Nations unies. Pour les femmes africaines, l’OUA va apporter bien sûr son soutien. Aujourd’hui, le siège de cette organisation existe toujours et des femmes africaines de différents pays participent à sa gestion dans son secrétariat, etc..

En gros, il faut dire qu’il y a 64 ans, en 1962, il y a eu la mise en place de cette grande organisation internationale des femmes africaines, et puis 12 ans plus tard, la création de cette Journée internationale, qui reste encore très peu connue. Au Centre Akanga, ça fait quelques années que nous célébrons cette Journée internationale de la femme africaine. Normalement, tous nos pays et nos autorités, nos pouvoirs publics devraient accorder une importance à cet événement, parce qu’il rappelle le combat des femmes africaines, leur implication totale dans la lutte contre la colonisation, et après dans la lutte pour la souveraineté des États africains.

Donc vous pensez que si la Journée est peu connue, c’est justement parce que les autorités africaines n’y accordent pas toute l’importance qu’elles devraient lui accorder, c’est ça ? Ou bien y a d’autres raisons aussi qui justifient cette méconnaissance-là ?

Dieudonné Gnammankou : C’est la première raison, mais après on va dire qu’il y a eu un oubli parce que les autorités politiques africaines y accordaient de l’importance pendant les premières décennies de l’indépendance, parce que ces femmes-là étaient des femmes actives encore, étaient dans la vie politique africaine. Certaines, pour l’Afrique de l’Ouest, francophones, ont été membres du RDA, etc. et avaient donc joué un rôle important dans leurs pays respectifs également. Elles étaient même des icônes ; Aoua Keïta, par exemple, était une icône en Afrique de l’Ouest dans les années 1960-1970. Ces initiatrices, ces fondatrices étaient encore là, et elles étaient reconnues par l’OUA. Donc l’OUA et ses États membres commémoraient ou célébraient cette journée pendant des années. Il semble, je n’ai pas examiné vraiment la question pour savoir d’où est parti ce glissement, mais il semble que progressivement on ait perdu la mémoire de cette journée.

Je pense que si cette institution, cette célébration annuelle avait continué à être faite dans tous les pays africains, on n’aurait pas oublié, parce que le 25 mai qui correspond à la création de l’OUA en 1963, reste quand même encore aujourd’hui, même si beaucoup d’Africains ne le savent pas forcément, la journée de l’Afrique, la journée de l’Union africaine, de l’Unité africaine, etc.. Et il semble qu’aujourd’hui, si on considère même notre pays, le Bénin, la journée du 8 mars, qui est la Journée internationale de la femme, a pris le pas en fait sur cette Journée internationale de la femme africaine.

On pourrait même penser que c’est une institution qui est liée aux Nations Unies, mais non, ce sont des femmes africaines qui ont initié leur congrès et créé cette journée, il y a plusieurs décennies. Puisqu’on sait qu’aujourd’hui, dans la plupart de nos pays, le 8 mars, les ministres en charge des questions liées à la place des femmes dans les sociétés prennent la parole, font des discours, font des conférences de presse. Il y a tout un battage médiatique.

Mais pour cette journée-ci, ce n’est pas le cas. La preuve, nous sommes aujourd’hui un 31 juillet, nous sommes un vendredi, un jour de travail. Mais je n’ai pas lu dans les médias de ce matin que le gouvernement, en tout cas une ou un ministre du gouvernement béninois a fait un discours pour rappeler cette journée et son importance dans la mémoire africaine, et surtout dans la préservation de la mémoire des luttes de ces femmes-là dans la libération de l’Afrique. C’est ça qui est important. Commémorer et célébrer le 31 juillet, c’est s’engager à ne pas oublier le rôle des femmes dans la lutte de libération de l’Afrique. On sait comment les femmes, que ce soit au Dahomey, au Togo, au Ghana, en fait partout en Afrique, se sont impliquées dans la lutte anticoloniale.

Et parmi les femmes qui s’étaient réunies en 1962 précisément, est-ce qu’il y avait des Dahoméennes?

Dieudonné Gnammankou : Je n’ai pas eu accès à la liste complète. Quand j’ai fait des recherches récemment encore, je n’ai pas vu de noms de Dahoméennes. Mais normalement, il y avait quand même des femmes actives à l’époque ici au Dahomey (actuel  Bénin, ndlr). Et la majorité des initiatrices d’ailleurs était des femmes francophones, ce qui paraît surprenant. Puisque le congrès a eu lieu en Tanzanie, au pays de Julius Nyerere. Donc, je pense qu’il y a un travail à faire. En préparant cette édition, j’ai relu le livre de Aoua Keïta, pensant retrouver un chapitre qu’elle consacre au congrès. Mais non, son autobiographie, Femme d’Afrique…, retrace sa carrière jusqu’à l’indépendance. Donc, elle ne parle pas de ce qu’elle a fait plus tard.

Et la liste que j’ai consultée ne comporte pas de noms de femmes originaires du Dahomey de l’époque. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y en a pas eu, parce que, ce qui est mis en avant-là, c’était les femmes peut-être les plus influentes, qui étaient les plus en vue à l’époque, au niveau continental africain. Cela ne veut pas dire qu’il n’y avait pas d’autres femmes, non moins importantes qui ont participé à ce congrès, qui ont joué un rôle important et qui restent méconnues. Bon, c’est à nous, aujourd’hui, historiens, de travailler là-dessus.

Il y a deux ans, on avait une dizaine d’étudiantes de l’UAC (Université d’Abomey-Calavi, Bénin, ndlr) qui proposaient des mémoires sur la place des femmes dans telle région du Bénin ou telle autre, etc., et je me disais justement que s’il y en avait une qui avait fini son mémoire, ce serait bien que ça puisse être un sujet de recherche à élargir au continent africain et voir, comme vous le demandez, s’il y avait des Dahoméennes, qui étaient parmi ces femmes et le rôle qu’elles ont pu jouer dans ce mouvement.

Aujourd’hui, le centre Akanga célèbre cette journée. Vous devez être l’une des rares institutions en Afrique qui tiennent encore à cette célébration. Alors, quel appel avez-vous à lancer, d’une façon générale, aux Africains par rapport à cette journée ?

Dieudonné Gnammankou : Oui, il y a un appel important à lancer. Il faut d’abord rappeler que pour la commémoration de la 52e édition de cette journée de 1974-2026, le bureau exécutif de l’Organisation internationale des femmes africaines est en contact avec l’Union africaine ; et des événements ont été prévus aujourd’hui pour célébrer cette journée. Ce qui est surprenant, c’est que l’Union africaine, visiblement, a quand même gardé le relais institutionnel après avoir remplacé l’OUA. Et donc, il y a des liens qui existent toujours entre le bureau de cette organisation et l’Union africaine.

Alors, aujourd’hui, vraiment, s’il faut lancer un appel, ce serait de demander que les États africains se saisissent vraiment de cette date du 31 juillet, comme ils se sont saisis de la journée du 8 mars qui, elle, dans ses fondements, n’a pas de lien direct avec l’Afrique ni avec l’histoire de l’Afrique ni avec l’histoire des combats des femmes en Afrique. Il faudrait donc enraciner l’hommage que l’Afrique et les pouvoirs publics africains rendent ou devraient rendre aux femmes africaines à travers cet événement, cette organisation, cette journée, créée, instituée par des femmes africaines, avec le soutien de l’OUA en 1974, même si l’organisation a été créée dès 1962. Il faudrait que les États africains, aujourd’hui, redonnent vraiment à cette journée ses lettres de noblesse. Cela est très important.

Il importe que les ministres dont les attributions portent sur la place des femmes, l’intégration professionnelle, sociale dans nos pays reviennent sur cette journée, lui donnent ses lettres de noblesse, et la valorisent, afin que tous les Africains et toutes les Africaines en entendent parler et se préparent chaque année, chaque 31 juillet, à la célébrer. Et ceci, par exemple, à travers des expositions sur l’histoire des femmes qui ont fondé l’organisation, institué cette journée, et à travers des événements et d’autres expositions sur toutes les femmes du continent africain et de la diaspora qui ont contribué de leur vie parfois, consacré des années de leur vie à la lutte pour la libération de l’Afrique. Grâce au combat de ces femmes, qui étaient aux côtés des hommes qui menaient le combat anticolonialiste, nous vivons aujourd’hui dans des pays indépendants.

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Serge Ouitona
Serge Ouitona, historien, journaliste et spécialiste des questions socio-politiques et économiques en Afrique subsaharienne.
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