
En quittant l’émission 100 % Frontières et en alertant l’Arcom, Amine Elbahi, chroniqueur de CNews d’origine algérienne, met au jour une fracture au sein de la droite médiatique française. Son départ interroge la place prise par l’extrême droite sur la chaîne de Vincent Bolloré, mais aussi le traitement réservé à l’Algérie, à l’islam et aux diasporas maghrébines.
Amine Elbahi n’a pas claqué la porte de CNews dans un accès de colère. Il a choisi une voie plus discrète, et sans doute plus gênante pour la chaîne. IL est parti en saisissant l’ARCOM (Autorité de Régulation de la Communication, ex CSA), le régulateur de l’audiovisuel. Le juriste et chroniqueur, connu pour ses positions fermes contre l’islamisme et le séparatisme, a demandé à ne plus participer à l’émission 100 % Frontières, diffusée sur CNews en partenariat avec le média identitaire Frontières. La direction de la chaîne a accepté sa demande.
Avant son départ, il a adressé un signalement à l’Arcom, s’inquiétant de la place accordée à Erik Tegnér, directeur de Frontières, et du risque de déséquilibre dans l’expression des courants de pensée. Au-delà de la situation personnelle de Tegnér, c’est surtout la ligne de l’émission qui est visée. Il dénonce une succession de débats dominés par les mêmes thèmes : immigration, islam, insécurité, identité nationale, Français issus de l’immigration.
Ces sujets doivent évidemment être dans le débat. Cependant, leur répétition, leur cadrage et leur association quasi systématique nourrissent une lecture très politique de la société française. Une lecture proche de celle de la droite radicale, désormais installée au cœur d’une chaîne d’information continue.
Un profil qui donnait du poids à sa rupture
Ce qui rend l’affaire instructive, c’est le profil même d’Amine Elbahi. Il n’est pas un adversaire historique de CNews, ni un militant de gauche, au contraire. C’est un homme de droite que son parcours avait plutôt rendu compatible avec l’univers de la chaîne.
Né à Roubaix, issu d’une famille d’origine algérienne, il s’est fait connaître en dénonçant l’islamisme dans sa ville. Il a construit une parole publique autour de la République, de la laïcité, de l’autorité et de la lutte contre les séparatismes. Pour CNews, il représentait un atout dans le casting. Un jeune homme issu de l’immigration maghrébine, classé à droite, capable de porter un discours sécuritaire sans être assimilé aux figures traditionnelles de l’extrême droite.
Amine Elbahi ne conteste pas que l’islamisme, l’immigration ou l’intégration soient des sujets de débat. Il les a lui-même souvent portés. Ce qu’il refuse, c’est leur traitement en boucle, jusqu’à devenir une grille de lecture unique où finissent par se confondre musulmans, binationaux, Français d’origine maghrébine, quartiers populaires et, en arrière-plan, l’Algérie.
L’Algérie, plus souvent symbole que pays réel
En effet,, le traitement réservé à l’Algérie sur CNews est symptomatique d’une dérive. Depuis plusieurs années, la chaîne s’est imposée comme un espace médiatique où l’Algérie est régulièrement convoquée comme un symbole politique.
Dans de nombreuses séquences, Alger devient le nom d’un malaise français. Tous les angles y passent, de la mémoire coloniale, à l’immigration postcoloniale, de l’islam à la binationalité, des expulsions aux questions de visas. L’Algérie sert de décor pour rejouer les vieux affrontements de la droite française sur l’identité nationale. En effet, dans l’imaginaire d’une partie de la droite radicale française, l’Algérie concentre à la fois la nostalgie coloniale, la peur de l’islam, la dénonciation de la repentance et l’obsession du déclin. CNews offre une visibilité considérable à cette grille de lecture.
Qu’Amine Elbahi, chroniqueur d’origine algérienne, longtemps intégré à la chaîne, en vienne à signaler au régulateur les dérives d’une émission identitaire dit quelque chose du point atteint. Celui que CNews pouvait présenter comme la preuve de son ouverture aux Français issus de l’immigration devient celui qui pointe les limites d’un dispositif médiatique tourné vers la confrontation permanente.
Frontières, ou le franchissement d’un seuil
Avec 100 % Frontières, CNews installe dans sa grille une émission construite autour d’un média militant, dont le nom lui-même dit la couleur. Frontières s’est imposé dans l’écosystème de la droite identitaire par un traitement très offensif de l’immigration, de l’islam, de l’insécurité et de la défense d’une France présentée comme menacée.
Ce choix prolonge l’évolution de CNews depuis son passage dans l’orbite de Vincent Bolloré. La chaîne s’est progressivement éloignée du modèle classique de l’information continue pour assumer une télévision d’opinion, structurée par quelques thèmes dominants. La sécurité, l’immigration, l’islam, l’école, la justice et l’identité y forment une boucle quotidienne.
Dans ce paysage, le Maghreb, et l’Algérie en particulier, devient alors un matériau éditorial récurrent, rarement pour ce qu’il produit, souvent pour ce qu’il est censé représenter dans le débat français.
Le départ d’Amine Elbahi révèle aussi une ligne de faille dans la droite française. D’un côté, une droite républicaine, parfois très dure sur l’islamisme ou la sécurité, mais qui prétend encore distinguer critique politique et stigmatisation identitaire. De l’autre, une droite médiatique radicalisée, pour laquelle immigration, islam et identité nationale forment un seul récit de déclin.
En saisissant l’Arcom, Amine Elbahi dit en substance que la frontière qui sépare le débat contradictoire d’une mise en scène politique permanente a été franchie.
Un signal pour les diasporas africaines
Pour les diasporas africaines et maghrébines en France, cette affaire montre comment certaines voix issues de l’immigration sont valorisées lorsqu’elles confortent le récit dominant. Puis comment elle deviennent encombrantes lorsqu’elles en contestent les excès.
La question posée concerne la façon dont les médias français parlent du Maghreb en général et de l’Algérie en particulier, pays majeur d’Afrique du Nord, partenaire énergétique de l’Europe, nation dont la diaspora en France représente plusieurs millions de personnes. Traiter l’Algérie uniquement comme un problème français, c’est réduire à un fantasme politique une réalité humaine, culturelle et économique beaucoup plus vaste.




