Clément Abaifouta : « Le régime de Hissène Habré m’a chosifié »

Dans le cadre de son dossier spécial sur ceux qui ont eu raison de Hissène Habré, Afrik.com a fait une série de portraits des victimes du régime. Voici le premier. Président de l’association des victimes de Hissène Habré, Clément Dokhot Abaifouta a lui-même subi les affres du régime de l’ex-dictateur tchadien qui a régné de 89 à 90 après avoir été emprisonné durant quatre ans. Son quotidien n’était que douleur, torture, violence, et brutalité. Le cinquantenaire est parmi ceux qui ont été à la tête du combat pour que Hissène Habré soit devant la justice, à Dakar, où il est jugé pour crime de guerre, torture et crime contre l’humanité. Actuellement à Dakar, il raconte son histoire à Afrik.com.

Aujourd’hui encore il ne peux expliquer clairement pourquoi il a été arrêté ce jour-là, le 12 juillet 1985, car il n’en sait rien ! « Comme 90% des victimes de Hissène Habré, personne ne peux vous dire le motif de son arrestation », affirme Clément Abaifouta, président de l’association des victimes de Hissène Habré. Il a été parmi ceux qui ont été en tête du combat qui a duré en tout 15 ans pour que l’ex-dictateur tchadien au pouvoir de 82 à 90 soit traduit en justice. C’est à N’Djamena, chez lui, que des hommes armés sont venus chercher Clément, alors même qu’il devait quitter le pays après avoir reçu une bourse pour aller étudier en Allemagne. Mais hélas, le régime de Hissène Habré ne lui a pas permis d’avoir une nouvelle vie ailleurs. Condamné à rester au Tchad, sa vie se transforme en un rien de temps, en un véritable enfer. Il est lui aussi mis sous les verrous comme tous les autres. « J’étais dans une des huit prisons du régime à N’Djamena. Je dormais à même le sol avec une centaine de prisonniers dans une petite cellule qui devait accueillir que dix personnes ! », affirme-t-il.

« J’ai dû en tout enterrer au moins 1 000 morts en quatre ans de prison »

La mort était omniprésente. « Chaque jour, il y avait entre huit et dix personnes qui perdaient la vie. J’exerçais plusieurs métiers à la fois, cuisinier pour les gardes et fossoyeur. Je faisais parti des prisonniers qui devaient enterrer mes co-détenus. J’ai dû en tout enterrer au moins 1 000 morts en quatre ans de prison, raconte-t-il. Nous n’étions pas bien nourris, ni soignés. On ne mangeait que de la bouillie de riz sans sel ni sucre.»

Finalement Clément sors de cet enfer le 7 mars 1989, aux dernières moments du régime, grâce à son oncle qui était opposant au régime et qui a signé un accord avec Hissène Habré. « Lorsqu’il y avait ce genre d’accord, le régime regardait tous les membres de la famille de la personne avec laquelle elle a signé l’accord pour les faire sortir », explique Clément.

« En 2008, j’ai failli perdre toutes mes dents »

Clément doit toujours subir les conséquences des mauvaises conditions de sa détention. « En 2008, j’ai failli perdre toutes mes dents », dit-il. « Le régime de Hissène Habré m’a chosifié », fustige Clément. « Aujourd’hui encore il se demande ce qui dérangeait tant Habré car lorsque vous aviez une belle femme, une belle maison, que vous rouliez dans une belle voiture, on vous jetiez en prison.» « Quand je le verrai au procès je vais lui demander ce que j’ai fait pour mériter ce que j’ai vécu. Comme si ma bourse qui devait m’emmener en Allemagne pouvait faire tomber son régime. Je ne comprend pas. Pourquoi ? », se questionne-t-il. « Aujourd’hui je suis un homme brisé. Je suis un demi-homme. Même ma femme je ne sais pas si je la satisfait car sincèrement je n’ai plus de force », déplore-t-il.

« Hissène Habré se prenait pour Dieu »

Pour Clément, « ce procès va nous permettre de réécrire l’histoire de notre pays. Ce procès doit servir de transition. Habré a tellement fait peur aux gens qu’aujourd’hui encore le Tchad en garde des séquelles. On avait même peur de son ombre. Habré a pris le Tchad en otage sur toute l’étendue du territoire durant huit ans. Au Tchad dès qu’on le nommait, c’était comme un séisme, il se considérait comme Dieu.»

« Je vais bien apprécier la relance du procès pour panser ma plaie. Dommage que lors de la première audience il soit tombé aussi bas, c’était une indignation, une insulte pour les victimes la façon dont il s’est comporté en faisant des enfantillages. Habré est allé loin, il a méprisé l’Etat sénégalais, il a méprisé toute l’Afrique en se comportant de la sorte. Le monde entier attend ce procès », déplore Clément. « Mais j’ai bien peur une fois de plus, qu’il rate encore le rendez-vous de l’histoire. »