Cinquantenaire des Indépendances africaines : pourquoi la France fait l’autruche

2010, Cinquantenaire des Indépendances africaines, Année de l’Afrique en France, sur fond de débat sur l’« Identité Nationale », laissait espérer le meilleur… Las ! En ce mois de mai, au seuil des commémorations, beaucoup d’observateurs constatent que l’Afrique brille par son absence dans le débat médiatique et politique hexagonal. Un silence assourdissant qui n’a rien d’étonnant pour qui connaît les inavouables – et insupportables – secrets de la décolonisation franco-africaine. Explication.

Il y a cinquante ans, tandis que les populations africaines et métropolitaines aspiraient ou consentaient, dans leur écrasante majorité, à l’unité égalitaire, les chefs politiques métropolitains acculèrent les chefs politiques africains à la séparation. Non seulement pour préserver l’identité raciale, civilisationnelle et religieuse de la France. Mais aussi en vue d’une gestion prédatrice des territoires d’Afrique et de leurs habitants. Cet apartheid intercontinental (la plupart des anciens territoires d’Afrique demeurant, dans les faits, téléguidés depuis l’Elysée) fut permis par le musèlement démocratique des populations, puis leur largage.

En 1985, l’artiste Alpha Blondy rappelait que l’indépendance fut infligée aux populations africaines comme un divorce intempestif et non désiré, imposé par le colonisateur pour des motifs inavouables. Le chanteur rappelait que les Africains, acquis à certains aspects du modèle occidental et tout simplement à la modernité universelle, se virent soudain livrés à la régression politique, économique et sociale. Sous couvert, bien entendu, du noble « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » (alors que les peuples ne furent pas consultés…) et d’un prétendu « mieux-disant » culturel.

Or qu’en est-il de l’âme africaine, de la civilisation nègre et de son « authenticité » prétendument retrouvée, quand, pour reprendre une récente interrogation d’Achille Mbembe, l’« enfant soldat » et le « sans-travail » des bidonvilles deviennent les « symboles » de la modernité africaine ? Mais écoutons Alpha Blondy :

« Ils sont venus et nous ont dit : « On va vous coloniser. Laissez tomber les pagnes et les feuilles. Prenez le Tergal, le blue-jean, Ray Ban style ». Et puis, en cours de route, ils changent d’avis : « Ecoute, ça revient trop cher, vous êtes indépendants ! » Ce serait trop facile. Nous ne voulons pas de cette indépendance-là. Nous voulons que cette coopération qui a si bien démarré continue. Tu sais que tu es condamné à me reconnaître, tu ne peux m’appeler bâtard : je suis le fruit de ta culture. Je suis maintenant une projection de toi. Les Blancs ne doivent pas démissionner. Celui qui m’a conquis et qui m’a mis son verbe sur la langue, il n’a pas intérêt à se tromper. Je ne peux pas le lui permettre. » (Libération, 27 septembre 1985)

Vingt-cinq ans plus tard, ces paroles résonnent très cruellement, à l’heure où les Pygmées sont en voie de disparition, à l’image d’une Afrique trop souvent meurtrie et dévastée.

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En l’an 2010, après de si amples gâchis, où en sommes-nous, alors qu’on prétend fêter le cinquantenaire des Indépendances africaines ?

Une bonne partie de l’Afrique, lasse de misère, de tyrannie et d’avenir bouché, ne rêve que d’Occident en général, et de France en particulier. Le peuple français, de son côté, peuple moignon amputé depuis des décennies, toutes aspirations contrariées, de ses territoires et populations d’Afrique, cherche hagard son identité.

Tragique peuple français qui, voilà un demi-siècle, se sentait prêt à l’union, à la fusion de ses composantes métropolitaines et ultramarines, et se vit refuser cette vocation par certains de ses chefs encore aujourd’hui systématiquement glorifiés. Au nom d’une « certaine idée de la France » et de l’« identité nationale », à savoir une identité « de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne » (selon les mots de Charles de Gaulle, rapportés notamment par Alain Peyrefitte), la Métropole congédia la quasi-totalité de ses citoyens d’outre-mer. Or en mettant les Africains au ban de la République, en refusant de se mêler à eux, la « patrie des droits de l’homme » trahit ses plus grands idéaux et ses plus solennelles promesses. Elle renonça, du même coup, à compter parmi les superpuissances mondiales. Cinquante ans après, le peuple français, vieux peuple républicain, ne peut évidemment se reconnaître et se réaliser dans ce destin étriqué et, il faut bien le dire, infâme. D’autant que de plus en plus de Français sont de souche extra-européenne, ni blanche, ni gréco-latine, ni chrétienne.

Il y a cinquante ans, quand elle reposait sur des hommes et des femmes venus des quatre coins d’un immense Outre-mer en même temps que du dense hexagone, la « France », devenue de facto République franco-africaine (ou plutôt euro-ultramarine), trouvait son identité à la fois dans la conjugaison, l’« interfécondation », mais aussi dans le dépassement de ses composantes africaines, européennes, américaines, asiatiques… Etre « Français » (ou plutôt « Franco-Africain » ou « Euro-Ultramarin », car c’est le devenir de deux continents qu’une telle union engageait), ce n’était plus être d’une race ou d’une religion mais, dans une optique typiquement républicaine, se reconnaître dans les principes de liberté, égalité, fraternité et laïcité. Pour le plus grand profit et l’épanouissement de tous, et de toutes les cultures, dans une saine modernité débarrassée des obscurantismes politiques ou religieux. Cette conception satisfaisait le désir de grandeur politique, géographique, mais aussi philosophique, d’un peuple dont la fierté résidait en particulier dans l’héritage de la Révolution de 1789 et de l’humanisme européen qui rejoignait, merveille de la famille humaine, les plus profondes sagesses d’Afrique ou d’Asie.

Pour des raisons absurdes, rapaces ou monstrueuses, les populations qui aspiraient à l’union dans la fraternité furent bâillonnées (notamment par la très méconnue Loi 60-525, votée en mai-juin 1960 au prix d’une quadruple violation de la Constitution, manipulées, leur divorce provoqué puis travesti, suprême audace, en triomphe et expression de leur volonté.

Aujourd’hui, si l’on cessait de mentir, si les vannes du souvenir s’ouvraient enfin, sans doute les langues des derniers vieillards témoins de l’époque se libéreraient. En brisant la loi du silence, elles ressusciteraient les morceaux d’un rêve, la fraternité franco-africaine et ses réalités sublimes tellement oubliées.

De si profondes rémanences seraient-elles inutiles à nos temps égarés et à notre malheureuse jeunesse ? Après une si longue amnésie, le souvenir de l’unité rêvée et de son assassinat par de mauvais génies n’imposerait-il pas de sérieux devoirs à nos chefs et à nos maîtres à penser, tout en ouvrant d’extraordinaires champs de possibilités, en termes politiques, démocratiques, sociaux et culturels ?

Dans un monde qui ne serait pas complètement fou, sans doute l’année 2010 serait-elle l’occasion par excellence de ce genre de grand tournant, de révolution ou d’humaine renaissance, tous ces mots devant prendre des majuscules.

Alexandre Gerbi

Auteur de Histoire occultée de la décolonisation franco-africaine (L’Harmattan, 2006)

Membre cofondateur du Club Novation Franco-Africaine

Coordinateur du colloque Grand Symposium Franco-Africain 2010, Lucernaire, Paris, 16 janvier 2010

Alexandre Gerbi anime le blog Fusionnisme :