Chronique d’une journée de violence ordinaire


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Drapeau de l'Algérie
Drapeau de l'Algérie

La Kabylie est en flammes. La violence est concentrée sur les sièges de gendarmerie. Assiégés pendant plusieurs jours, les gendarmes sortent de leurs casernes pour occuper les villes. Les manifestants entendent venger leurs morts. La situation est explosive.

Pendant que le président Abdelaziz Bouteflika fait une grande tournée dans le sud algérien, le nord s’embrase. Si des émeutes sporadiques éclatent dans plusieurs wilayates (départements), la Kabylie, elle, s’installe durablement dans la violence. Les manifestants assiègent les gendarmeries (accusées d’assassinats et d’entretenir la violence) et brûlent tous les symboles de l’Etat. Aux jets de pierres des manifestants, les gendarmes ont commencé par répondre avec des balles réelles (entre 80 et 100 morts) avant d’utiliser les gaz lacrymogènes et les pierres. Puis les camions béliers et…le feu.

Enfants de la France

La haine entre la population et les gendarmes atteint des proportions inquiétantes que l’absence de l’Etat accentue. Pendant la journée de mercredi, les gendarmes de Larbaa Nath Irathen (ex-Fort National) sont redevenus maîtres de la ville. Une nouvelle compagnie est venue en renfort. La tension est à son paroxysme. Longtemps assiégés, les gendarmes prennent leur revanche. Ils brûlent les magasins et certaines habitations. Vers 19 heures, un camion de gendarmerie de marque Iveco fonce sur un manifestant et l’écrase. Insatisfait, le chauffeur fait une marche arrière pour écraser de nouveau la victime. « C’est un crime ! Ils (les gendarmes, ndlr) sortent de leur caserne pour tuer. On est submergé de blessés », se plaint rageusement Mourad, infirmier dans l’unique hôpital de la ville.

Allah Akbar (Dieu est grand). Les nouveaux gendarmes – des membres d’élite de commandos aux dires des policiers – règnent en seigneurs sur la ville, dès la fin de l’après-midi. Ils parcourent les rues de Larbaa en criant « Allah Akbar ! ». « J’ai cru que c’était les terroristes qui étaient arrivés en Kabylie ! Ils nous traitaient d’enfants de la France ! Ils ont été chauffés à blanc par leurs idéologues », témoigne Mokrane, habitant de la cité « Jumbo ». Les habitants ont commencé à déménager, à fuir vers les villages, plus calmes. « Ils disaient à tous les passants que la France ne viendrait jamais les sauver ! Qu’ils allaient finir le travail des islamistes ! », s’indigne Madjid, gérant d’une bijouterie.

Le feu de la discorde

« Ils nous ont frappés, empêchés d’éteindre l’incendie qu’ils ont eux-mêmes allumé. Alors que les flammes sortaient d’un appartement et que les femmes et les enfants hurlaient de peur, les gendarmes nous ont donné l’ordre de laisser le feu se propager », enrage Djamel, pompier.

Tous les habitants résidant non loin du siège de la gendarmerie sont accusés de complicité avec les manifestants car ils donnaient à ces derniers du vinaigre pour se protéger des gaz lacrymogènes. Ce sont leurs commerces et habitations qui sont incendiés. « Ce sont des pyromanes ! On ne sait pas ce qu’ils veulent, à moins qu’ils ne souhaitent que le peuple prenne les armes », se désole Hamid, membre du ‘arch, qui parcourt la ville avec un mégaphone pour appeler la population au calme.

Toutes nos tentatives pour recueillir des informations auprès des gendarmes se sont soldées par un échec, par un refus non poli. Ce jeudi matin, Larbaa Nath Irathen est une ville morte, carbonisée. A 10 heures, les jeunes commencent à se rassembler pour attaquer la gendarmerie avec des pierres. Les gendarmes observent la scène depuis leur terrasse. Le scénario se répète depuis deux mois. Chaque jour apporte son lot de morts. Chronique d’une journée de violence ordinaire.

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