Christel Sassou et Karim Wade, deux fils de présidents contestés

Les fils des présidents congolais et sénégalais, Christel Sassou et Karim Wade, ont de hautes ambitions politiques. Ils ambitionnent d’occuper les fonctions de leurs pères. Doit-on le leur reprocher? Billet d’humeur.

Ils ne se connaissent peut-être pas, et pourtant ils ont des points communs: l’un et l’autre sont fils de présidents en exercice; l’un et l’autre ont des ambitions politiques, avec le plus personnel des objectifs: la présidence; l’un et l’autre sont sous les feux des critiques – « Le Congo n’est ni l’ex-Zaïre ni le Togo »; « Karim Wade se prépare à succéder à son père »; « La mère de Christel Sassou n’est pas Congolaise »; « Celle de Karim Wade non plus », etc.

Si le premier est passionné par la Sape (ce qui est naturel pour un Congolais), flambeur, – il aurait dépensé 3,6 millions d’euros en une semaine -, le deuxième, lui, a un style décontracté et est très pudique – il n’accepte pas que l’on photographie sa famille sans sa permission.
Si le pétrolier multiplie les initiatives pour se faire connaître – notamment son récent forum à Paris pour la consolidation de la paix au Congo-Brazzaville (un non-événement couteux) -, l’expert en finances, lui, baigne déjà dans la politique –il est depuis peu ministre d’Etat; aussitôt il s’est attaqué au dossier d’Air Sénégal.

Si Christel Sassou ne dit mot sur son rythme de travail, Karim Wade, lui, est très bosseur. Aux dires de son entourage et de la presse locale, il ne dort que quatre heures par jour; il est capable de réveiller un collaborateur à trois heures du matin, pour un détail. Ne dit-il pas: « Le diable est dans les détails »? Il est l’auteur d’un slogan qui fait mouche: « Génération du concret ». Et il ne parle que du « concret ».

Un déni de démocratie

Mais, au-delà de tout parallèle ou de toute critique, c’est un déni de démocratie que de les disqualifier d’avance, sous prétexte qu’ils sont fils de présidents. Non, ils n’ont pas choisi leurs parents. Chacun a le droit d’assumer des responsabilités dans son pays. Les critiques dont ils sont l’objet relèvent davantage d’une morale élastique. Des critiques à géométrie variable, sans plus. Sinon que dire de Georges W Bush? Celui-ci est l’un des successeurs de son père, et nul doute qu’il s’y préparait pendant que son père était au pouvoir. Se présenter à la magistrature suprême, surtout dans une démocratie, est une décision qui ne s’improvise pas. Certes le Congo et le Sénégal ne sont pas les USA! On serait même tenté de dire que ces pays africains sont des démocraties fictives. Il n’en demeure pas moins que l’embryon démocratique germe dans le ventre du Congo et du Sénégal. Et c’est faire preuve d’honnêteté intellectuelle et de bon sens que de le reconnaître. A quoi bon s’auto-flageller continuellement? Une élection – la condition nécessaire de la démocratie – peut être entachée d’irrégularités, mais c’est déjà un pas en avant que d’avoir été organisée (Et puis, aucune élection au monde n’est propre, tant elle ne favorise que les candidats aux gros moyens. Barack Obama n’aurait pas été élu s’il avait été un candidat indépendant aux partis démocrate et républicain. En France, aucun président ne sortira de la LCR, de LO ou des Verts. N’est-ce pas une injustice inhérente à la démocratie?).

Le deuxième argument ronchonné par les âmes frustrées – Christel Sassou et Karim Wade sont de mères étrangères au Congo et au Sénégal, en conséquence ils ne peuvent prétendre un jour briguer la présidence de la République – est immonde. Que penser de Barack Obama et de Nicolas Sarkozy? Ces deux hommes ont des racines venues d’ailleurs, mais ils sont à la tête de deux grands pays. Les Africains auraient tort de ne pas s’en inspirer, car l’homme du vingt-et-unième siècle est mondial…

Le problème chez les Africains, c’est qu’ils applaudissent lorsque l’un des leurs est nommé ministre ou occupe un poste important dans un pays européen – le maire de Rottherdam est d’origine marocaine, pour ne citer que cet exemple. Mais leur ton devient acerbe quand il s’agit de promouvoir dans leur propre pays un homme ou une femme aux racines étrangères. C’est une belle contradiction. Il faudra que les Africains apprennent à juger leurs responsables, ou ceux qui prétendent assumer des responsabilités éminentes, non pas sur ce qu’ils sont, mais sur leurs qualités et projets. Ont-ils une vision pour leur pays? Si oui, leurs idées méritent d’être commentées et discutées. Si non, les fils-présidents ne sont que des personnages fabriqués d’un théâtre soporifique.

Une autre question est sans conteste légitime: les fils-présidents profitent-ils de leur statut pour parvenir à leurs fins? La réponse est sans ambages »oui ». Les structures et la logistique du moment servent de rampe de lancement à leurs fusées d’ambitions politiques. Un facile accès aux médias; une facilité de voyager à travers le monde; des contacts avec les personnalités du monde; etc.
En juin 2004, Karim Wade est précipité sur le devant de la scène par son père. C’est à lui en effet que revient la tâche de préparer le onzième sommet, à Dakar, de l’OCI, une instance regroupant 57 pays musulmans. Si le but officiel est de se démarquer des investisseurs traditionnels, la France et les USA, pour attrayer ceux des pays du Moyen-Orient, le but officieux est de le faire connaître, puisqu’il aura le privilège de négocier les contrats. Karim Wade ne le cache pas, il est ami avec le roi du Maroc. Ensemble, ils font du ski. Une telle image pourrait séduire à jamais, « voilà le président qu’il nous faut, il est connu dans le monde entier, il côtoie déjà les grands »… Sa « Génération du concret » est devenue, peu à peu, une formation politique.

Christel Sassou, lui, est chef de parti, réprésenté à l’Assemblée par pas moins de sept députés. Certains d’entre eux avaient été élus grâce à la pression exercée sur leurs adversaires politiques, lesquels avaient dû retirer leur candidature. Un déni de démocratie. Par ailleurs, son Forum pour la consolidation de la paix au Congo-Brazzaville, avait pour but inavoué de le mettre en orbite. Un événement superfétatoire et coûteux. Qui plus est, aux frais de l’Etat congolais — les déniers publics au service d’un intérêt particulier: inadmissible! C’est un hors-sujet que de parler de « Paix » ou de « Reconciliation nationales » — deux termes inappropriés. Non, les Congolais ne sont pas ennemis les uns contre les autres; les guerres civiles de 97-98 ne se justifient pas par le régionalisme ou le tribalisme, mais par les intérêts pétroliers, un point c’est tout. Il eût fallu parler d’un autre sujet, plus important celui-là, le désert professionnel que traversent des centaines de milliers de jeunes.

Bien sûr, l’homme politique privé de tous ces privilèges est handicapé par rapport aux fils-présidents. Surtout quand il ne peut exposer facilement ses idées ou ses opinions dans les médias; surtout quand il ne peut tenir meeting par faute de moyens; surtout quand il apprend sur le site Internet de Global Witness – une ONG qui milite contre la corruption – que Christel Sassou a fait des dépenses somptuaires grâce à un compte offshore -bénéficiaire indirect de recettes pétrolières de l’Etat -, etc.

Les hommes politiques ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes

Le Congo et le Sénégal fourmillent de partis politiques — plus de cent partis pour chaque pays –, mais leurs messages sont sinon illisibles, du moins confus. Si le Sénégal a pris des mesures dès 1981 afin de limiter la prolifération des partis politiques, en relevant notamment le montant de la caution exigée pour les candidats, le Congo commence à peine à plancher sur ce sujet. Dernièrement, dans le cadre de la concertation nationale, le gouvernement a prévu de ne financer que dix-huit partis, ce qui est déjà trop, pour une population de quatre millions.

Pour ne prendre que l’exemple du Congo-Brazzaville, dans les années 90, plusieurs intellectuels pensaient que SASSOU-LISSOUBA-KOLELAS constituaient le triangle des Bermudes congolais. Une erreur de jugement. En fait, c’est toute la classe politique qui est un océan abyssal, dévoreur d’espoir. Les femmes et les hommes politiques congolais manient difficilement l’imparfait du subjonctif; ils abusent en revanche de la litote et la paraphrase… Le verbe terne les étreint. Le diagnostic et l’analyse les rébutent. Tous les candidats ou presque, à l’élection présidentielle du 12 juillet prochain, proposent d’indéminiser les chômeurs. Soit! Mais c’est une pure démagogie, car pour percevoir une allocation de chômage, on doit avoir cotisé. Or, la majorité des chômeurs congolais, de 20 à 60 ans, n’ont jamais travaillé de leur vie.

A défaut d’élever des monuments durables, les femmes et les hommes politiques congolais ont bâti des archipels d’intérêts. Ils sont obsédés par les 4×4, les 607 blindées, les claquements de portière, les protocoles, etc. Leur livre de chevet pourrait être Le Tambour de Gunter Grass, tant les femmes et les hommes politiques congolais ressemblent à Oscar, le héros, lequel refuse de grandir… Non pas par la taille, mais intellectuellement, philosophiquement, politiquement… Le drame dans toute sa splendeur, c’est que ces trente dernières années, ils se déterminent par rapport à Denis Sassou Nguesso: pour ou contre. Evidemment, l’homme en profite pour les manipuler ou jouer de leur vie. Aujourd’hui, il les nomme ministres; demain, ils les envoie au Conseil constitutionnel – une voie de garage.

Ils ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes. Quand un pays souffre d’un manque de fortes personnalités, il court le risque d’appartenir à un homme une famille un clan. L’opposition n’y est plus. C’est le cas du berceau des idées politiques: l’Italie. Oui, ce grand pays appartient désormais à Silvio Berlusconi, et pour cause, personne n’est là pour le contredire avec des mots forts.

L’Afrique doit pondre les hommes politiques de demain, et cela passe par l’éradication des idées préconcues. Tel père n’est pas forcément tel fils.