Chirac dans l’histoire…

 » Certains souvenirs sont comme des amis communs, ils savent faire des réconciliations « . Il fallait l’oser. Emprunter à Marcel Proust la philosophie qui guidait son voyage en Algérie, cette volonté de dépasser l’affrontement fratricide d’hier pour dire au peuple algérien, de la part du peuple français, que lorsque quarante ans ont passé, lorsque que disparaissent un à un ceux qui furent les acteurs du drame, il est temps de se rendre compte que ce qui nous a opposés nous unit…

Jacques Chirac a commencé son second mandat de président de la République française sur un élan populaire des électeurs rejetant en son adversaire l’incarnation des valeurs les plus opposées au legs historique de la France des Lumières. Cette onction massive ne l’a pas seulement maintenu au pouvoir : elle l’a transfiguré, elle lui a donné un destin, elle lui a donné une stature. Jacques Chirac a cessé d’être un homme politique, il est devenu un homme d’Etat. Il s’y est engagé d’emblée, ouvertement, disant aux Français, qui l’avaient élu, qu’il avait compris le désarroi qui avait porté un leader d’extrême-droite jusqu’au deuxième tour de l’élection présidentielle.

Qu’avait-il compris ? Que face à une mondialisation économique et culturelle dévorante et partout en position de force, l’aspiration des peuples était de voir restaurer le débat et l’action politique dans leur souveraineté première. Que dans une confusion montante des valeurs confondues avec des rapports de force, le vieil idéal républicain, selon lequel le droit prime sur la force, et la volonté générale sur l’intérêt particulier, méritait d’être réaffirmé, en France d’abord, mais aussi sur la scène du monde.

La morale ce n’est pas la loi du plus grand profit, ni la dictature du plus puissant. Et le droit international n’est pas dit par un seul pays, fût-il les Etats-Unis d’Amérique. Le succès spectaculaire du voyage de Jacques Chirac en Algérie constitue à l’évidence un formidable renouveau des relations entre l’Europe du Sud et le Maghreb. Mais il marque aussi autre chose : que la voix qui se fait entendre, cette voix de la vieille Europe qui est aussi à l’origine de la fondation des Etats-Unis d’Amérique, cette voix de la raison et du droit contre les intérêts et les passions, c’est celle que le monde entier, de Calcutta à Rio, de Johannesburg à Stockholm, espérait entendre. Et en tenant ferme sa ligne pour un monde démocratique et multilatéral, Jacques Chirac parle historique, il parle pour l’histoire et il entre dans l’histoire.