Cheick Tidiane Seck, profondément malien, éminemment contemporain

Le Malien Cheick Tidiane Seck est aujourd’hui l’un des claviéristes les plus recherchés de la scène jazz et world: il a joué aux côtés de Carlos Santana, de Jimmy Cliff, de Nina Simone, ou d’Archie Shepp. Il a fait ses débuts avec des orchestres célèbres: l’Orchestre du Buffet de la Gare à Bamako, le Bembeya Jazz de Guinée, et Les Ambassadeurs, avec Salif Keita. Nous l’avons rencontré à l’occasion de la parution de son dernier album, Sabaly (Universal Music Jazz). Il sera en concert à Paris, au New Morning, le mardi 28 octobre.

Dans son nouvel album, Sabaly, lequel il convie les plus grands artistes maliens, plus d’autres amis: Oumou Sangaré, Toumani Diabaté, Amadou & Mariam, Bassekou Kouyaté, mais aussi Manu Dibango ou Dee Dee Bridgewater. Un album formidable, à la fois profondément malien, et éminemment contemporain, où Cheick Tidiane dévoile tous ses talents au piano et à l’orgue, dans tous les registres, du jazz au hip hop! Ecoutez « Bisso », reprise d’un succès de Manu Dibango de 1967, avec le grand Manu lui-même, au sax et… au rire (si si!), Dee Dee Bridgewater et sa voix qu’on adore. Ou encore « Deli Magni », où Cheick dialogue avec la kora du grand Toumani Diabaté… Un régal !

Afrik.com : A Paris, vous organisez chaque année un énorme concert en faveur de l’association SOS Sahel: racontez-nous son histoire….

Cheick Tidiane Seck :
Chaque année depuis 5 ans, pour le 17 juin, Journée mondiale de la lutte contre la désertification, je réunis une pléiade de 100 à 200 artistes. Beaucoup disent qu’ils n’ont jamais vu un spectacle à une échelle pareille! Je fais jouer des musiciens de tous styles et toutes générations confondues, du hip hop au jazz. La veille je fais préparer quelques tournures seulement, pour que le reste soit instantané. Cette année, j’avais invité des artistes comme Ray Lema, Manu Dibango, ou Tony Allen, le batteur de Fela. Il y avait aussi Sorry Bamba, le grand frère de 70 ans qui est le chantre de la musique dogon, à côté d’une jeune chanteuse camerounaise, Sandra Nkaké. Je ne pourrai pas les citer tous: c’était énorme!

Afrik.com : Quelle est votre histoire avec SOS Sahel?

Cheick Tidiane Seck :
Cette association a été créée en 1976 par Senghor, et j’avais fait un spot publicitaire, à la télé, à travers un ami, Boris. Boris est venu un jour à l’un de mes anniversaires, il a vu 60 musiciens jouer pendant la soirée. Il m’a dit “est-ce que tu peux faire ça à une grande échelle?”. J’ai dit oui, et l’idée est partie de proposer à SOS Sahel un marathon musical pour le Sahel, un rendez-vous annuel, pour que les spotlights soient mis sur cette question. L’année dernière les gens étaient sous la pluie, pendant le concert qui a duré 4 heures. Pour te dire que ça captive ce mouvement-là!

Afrik.com : Depuis votre enfance au Mali, voyez-vous la désertification du Sahel à l’oeil nu?

Cheick Tidiane Seck :
Oui, j’ai vu le Mali très vert, enfant, dans les années 60, et j’ai vu l’arrivée de la première grosse sécheresse, en 1968, où j’ai vu le paysage changer, à vue d’oeil. C’est très visible. Donc je suis doublement concerné par ce mouvement. Ca, c’est un mouvement que nous faisons sans prétention, et aucun musicien ne touche un centime. C’est un peu ce que je fais pour le Sahel.

Afrik.com : Vous retournez souvent au Mali?

Cheick Tidiane Seck :
Chaque trois mois, six mois… Là-bas aussi je fais des jams: ce que je viens de vous décrire, je l’ai fait pour le coton malien en mars 2008, j’ai fait venir le batteur Paco Séry, et puis Ali Keita, un balafoniste venu de Berlin, plus Oumou Sangaré et les autres artistes petits frères et soeurs que j’ai là-bas, tous on a fait une belle jam, au Palais de la Culture, au bord du fleuve, pour le coton.

Afrik.com : Vous gardez donc un pied à Paris et un pied au Mali?
_ Cheick Tidiane Seck :
Oui. L’ancien ministre de la Culture était venu me chercher il y a 8 ans en me disant qu’il fallait que je m’implique plus dans les affaires culturelles de mon pays. J’ai été jury de la Biennale artistique du Mali, le plus grand rassemblement culturel du Mali, et parrain du festival de Ségou. Cette année j’ai initié 5 grands projets au Mali, comme réalisateur d’album et arrangeur: Dee Dee Bridgewater; Kassé Mady Diabaté, une très grande voix du Mandingue, dont l’album est sorti chez Universal; le prochain Oumou Sangaré, qui va sortir; Sorry Bamba, un artiste dogon; et mon propre album, Sabaly, que j’ai enregistré à Bamako.

Afrik.com : Vous travaillez aujourd’hui avec les plus grands artistes: comment tout cela a-t-il commencé?

Cheick Tidiane Seck :
Tout petit j’ai toujours eu des prédispositions pour la peinture et la musique. Ma mère était une grande chanteuse. Griotte mais ouverte: elle chantait les chants griotiques, peuls, bamana,… La musique a été et continuera d’être tout pour moi. Tout est synonyme de musique pour moi. La musique est dans tout, et dans toutes les situations, je pense musique. C’est aussi une thérapie profonde pour moi. Il m’arrive de retrouver une vraie joie ou bien d’exorciser l’angoisse en étant dans des états où il y a tel concert de notes qui se bousculent en moi. C’est profond parce que j’ai eu un parcours initiatique. J’ai chanté et j’ai commencé à jouer tout petit. J’ai connu l’époque des guitares avec des cordes en freins de vélo; j’ai passé trois années dans un village Myanka, sans électricité; et j’ai passé trois années dans un couvent catholique où j’ai appris beaucoup de choses. Là j’ai appris le solfège, un autre véhicule pour l’expansion de ce qui était en moi comme héritage artistique. Ils m’ont donné confiance. Et ensuite j’ai été à l’Institut national des arts du Mali, pour faire des études de Beaux-Arts, sur recommandation du directeur de ce collège, qui s’appelait Emile Ramadier. Il m’a appris énormément de choses.

Afrik.com : Donc vous avez une formation musicale malienne et occidentale: c’est dans ce collège que vous avez pris des cours de piano?

Cheick Tidiane Seck :
Oui, j’ai eu les deux. Au collège je prenais des cours d’harmonium, et je jouais à l’église quand il n’y avait personne – je suis musulman. Une soeur espagnole m’apprenait le solfège. Et à l’INA, je suis passé très bien en musique et en peinture. On m’a demandé de choisir, j’ai choisi la peinture, et le prof de musique était tellement fâché contre moi qu’il m’a interdit les salles de musique! Mais je venais soudoyer le gardien de l’INA pour avoir accès aux salles de piano et faire mes gammes! J’avais réussi à me dégoter “La méthode rose”. Après j’ai joué dans des orchestres locaux, comme organiste. A l’époque j’étais amoureux fou de Jimmy Smith, l’un des plus grands joueurs d’orgue Hammond. C’est lui qui a amené l’orgue hors de l’église et qui en a fait un instrument très populaire.

Afrik.com : Ses disques arrivaient à Bamako?

Cheick Tidiane Seck :
Oui, il y avait des disquaires à Bamako, on allait acheter nos vinyls. Moi j’interprétais Johnny Halliday, on me payait pour interpréter “Le pénitencier” à l’époque! On avait Salut les copains (magazine musical français des années 60, ndlr), et toute la musique occidentale. Avec un ami, on a monté un groupe, Afroblues Band, où on interprétait Zed Zeppelin, Pink Floyd, Jimmy Hendrix. On était précurseurs. Et les autres Maliens, tout jeunes, qui n’avaient pas compris, nous jetaient des cailloux, ils disaient “c’est des assimilés”. Alors que maintenant, c’est considéré comme de la “world music”, hein, mmm?… Puis j’ai continué, j’ai joué avec des artistes comme Jimmy Cliff, qui avait été invité au Mali en 1977. Puis dans les années 80, je suis parti en Côte d’Ivoire.

Afrik.com : Pourquoi Abidjan? Il y avait une vie musicale intense?

Cheick Tidiane Seck :
Oui, et c’était pour avoir d’autres outils pour l’expansion de mon art. Et aussi tourner le dos à la dictature militaire de Moussa Traoré que je dénonçais aussi – j’ai été en prison 3 fois à cause de ça. En 1978 Salif Keita est parti pour Abdijan, et il m’a demandé de le rejoindre.Avec Salif Keita et les Ambassadeurs, on a fait une tournée africaine: Libéria, Gabon, Sierra Leone, Sénégal et Gambie. On est revenus en 1984 au Mali. En 1985 les Ambassadeurs ont éclaté, et j’ai rejoint Paris.

Afrik.com : Pourquoi Paris?

Cheick Tidiane Seck :
Je suis francophone. Parce qu’on n’abandonne pas la fonction publique de son pays décemment – c’était le gouvernement qui payait l’Orchestre du Buffet de la gare, et d’autres formations – si ce n’est pas pour pousser la culture de son pays ailleurs. Je voulais aussi connaître d’autres styles pour agrandir encore mon langage musical.

Afrik.com : Donc finalement vous continuez d’être un Ambassadeur? _ Cheick Tidiane Seck : Oui, et le hasard des choses m’a fait rencontrer tous les héros que j’admirais dans les années 70! Manu Dibango est invité sur mon dernier album, et Dee Dee Bridgewater aussi. Santana c’est pareil. Donc Paris a été un tremplin, pour asseoir définitivement mon style personnel. J’ai eu des rencontres hyper enrichissantes, entre arranger un album pour une chanteuse grecque, ou arranger le disque d’un chanteur hindou de Calcutta, tu vois, je me sens à l’aise dans tout ce monde-là, et tout ce monde-là m’apporte beaucoup au niveau de mon écriture. Je suis même parti enseigner, à l’Université de Californie à Los Angeles, comme visiting professor au département d’ethnomusicologie. J’ai joué à New York à côté d’artistes de jazz comme Ornette Coleman ou Nina Simone. J’ai eu plusieurs vies ! J’ai même participé à un projet jungle, musique de jeunes, de fous, en Angleterre, avec Marc Gilmore. Et j’ai eu ma rencontre mythique avec un des pères du piano jazz qui est Hank Jones. Mon album Sarala, qui a été plébiscité par tous les médias du monde, c’était la rencontre entre Hank Jones et moi, sa rencontre avec l’Afrique, comme l’album récent de Dee Dee Bridgewater était sa rencontre avec l’Afrique. Lui était en quête, il pense que ses origines sont dogon. Il a 90 ans et il continue de jouer, avec la même générosité.

Afrik.com : Si vous deviez emporter 5 disques sur une île déserte? _ Cheick Tidiane Seck : Je prendrais un disque de Banzoumana Cissoko, le vieux lion malien. C’est le Louis Armstrong de la musique malienne pour moi. Il est mort – il est de 1900. Il joue du ngoni. Le langage moderne qu’on connaît de la musique mandingue, c’est lui. C’est lui qui nous a chanté notre histoire comme personne d’autre. Dans les années 70 j’ai eu le privilège de jouer avec lui. Et avec l’Ensemble instrumental traditionnel du Mali aussi. C’est lui qui a amené cette couleur, cet accent qui est devenu la musique moderne malienne. Les orchestres se sont inspirés de son langage. Je prendrais aussi un disque de l’Ensemble instrumental traditionnel du Mali. D’Aretha Franklin. De Mahalia Jackson. De Louis Armstrong. Et j’aurais le regret de Stevie Wonder, de Marvin Gaye et de Ray Charles.

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