Ces femmes qui squattent les rues d’Alger

Elles ont fui un mari violent, un père incestueux ou un frère qui les séquestre. Les associations sur le terrain et les sociologues sont d’accord pour dire que les femmes qui vivent dans la rue seraient de plus en plus nombreuses. Elles seraient aussi plus nombreuses à se présenter à la porte des centres d’hébergement. Qui sont-elles ? D’où viennent-elles et comment se retrouvent-elles dans une telle détresse ?

De plus en plus de femmes vivent dans les rues d’Alger. Pour mieux comprendre ce phénomène qui prend de l’ampleur, nous avons passé trois nuits avec les agents du Samu social qui sillonnent les rues d’Alger et nous avons rencontré les pensionnaires de l’association SOS femmes en détresse.

Amasser des cartons et bien les plier pour s’isoler de l’humidité du sol. Toute la journée, voilà la principale occupation de Rosa. Le soir venu, sous les arcades du boulevard Hassiba Ben Bouali, un chat vient lui tenir compagnie. En picorant des dattes, elle lui raconte son doctorat, obtenu à l’âge de 16 ans aux Etats-Unis, sa carrière de commandante d’aviation, son expulsion de France sur ordre de Jacques Chirac. Bref, sa vie, un peu inventée, sans doute pour mieux supporter la violence du quotidien. Rosa a choisi de passer ses nuits dans les rues d’Alger. Elle n’est pas la seule : les travailleurs sociaux affirment que les femmes sans domicile sont de plus en plus nombreuses à dormir dehors. Durant l’hiver, elles ont été aussi plus nombreuses à se présenter à la porte des centres d’hébergement. Celui du Samu social, à Dély Ibrahim, dont le taux d’occupation avoisine les 170%, en accueille exactement 114. Celui de l’association SOS femmes en détresse, à Bobillot, une trentaine.

Qui sont-elles, d’où viennent-elles et comment se retrouvent-elles dans la détresse ? Le ministère de la Solidarité devrait d’ici quelques mois lancer une grande enquête pour sonder le phénomène. « Il est pour l’instant difficile de mesurer son ampleur, nuance Faïka Medjahed, responsable du service santé femmes à l’Institut national de la santé publique. Si l’exode rural, réel depuis la décennie noire, peut expliquer une augmentation des SDF, la croissance démographique — la population a quadruplé en vingt ans — et la plus grande visibilité de la misère, de la prostitution… faussent notre vision. » Pour Meriem, présidente de SOS femmes en détresse, une chose est sûre : le centre reçoit de plus en plus de jeunes femmes, notamment des adolescentes. « Le frère les frappe ou le père les empêche de poursuivre leurs études. Or en Algérie, les jeunes filles ne s’enfuient pas de chez elles sur un coup de tête. La fugue est un acte lourd de conséquences qui entraîne une rupture familiale. Si elles décident de partir, c’est qu’elles subissent des violences depuis plusieurs années. »

Le lien social s’effrite

L’association a même recueilli une femme de 75 ans qui, suite à des problèmes avec sa belle-fille, a été mise à la porte. De l’avis des sociologues, cela ne serait jamais arrivé il y a dix ans. « Dans les grandes villes, le lien social et familial s’effrite jour après jour », analyse Bahia, assistante sociale au Samu. Si la famille n’est plus une garantie de stabilité sociale, la richesse ou les diplômes non plus. Les locaux de SOS femmes en détresse ont déjà accueilli universitaire, femme de militaire haut gradé et d’ambassadeur. « Qu’on habite rue Didouche Mourad ou à Tiaret, la misère frappe de la même manière », assure la présidente. Au Samu social, l’analyse est plus sombre. « La majorité des femmes qui se retrouvent dans la rue sont illettrées. Elles ne connaissent pas leurs droits et n’ont pas d’argent pour se payer un avocat », précise Bahia. Bab El Oued, lundi, 21h. Le minibus du Samu social s’arrête brutalement. A l’angle d’une rue, une femme est recroquevillée au milieu de ses cabas. Elle s’appelle Nadia et prétend avoir 30 ans. Cueillie il y a quelque temps par les services du Samu et logée au centre de Dély Ibrahim, elle a choisi de retourner dans la rue, ne supportant pas de vivre cloîtrée entre quatre murs. Intimidée par notre présence, Nadia ne parle pas trop et prend place discrètement à l’arrière du véhicule. Cette nuit, elle pourra se doucher au centre, se refaire une beauté.

Les yeux soulignés de kohl et une touche de rouge à lèvres malgré la voilette : dix ans dans la rue n’auront pas eu raison de sa coquetterie. La tournée se poursuit dans les artères du centre désertées par les voitures et les camions de livraison. Nous cherchons du regard les formes ensevelies sous des couvertures ou des cartons. Ce soir-là, plusieurs femmes refuseront de suivre leurs anges gardiens urbains. La liberté à la belle étoile est à leurs yeux préférable aux contraintes et aux violences de certains centres d’hébergement. Bahia n’est pas étonnée. « Elles forment une véritable société organisée, explique l’assistante sociale du Samu. Elles se connaissent, se plient à une hiérarchie, mendient parfois ensemble. » Elles comptent sur un réseau de solidarité informel et discret : des employés de restaurants qui leur glissent un sandwich à l’insu des patrons, des serveurs qui les autorisent à se rendre dans les toilettes des cafés et des gardiens d’institutions qui leur gardent leur paquetage dans la journée. La nuit, elles se réfugient sous les arcades du boulevard Amirouche près du commissariat central. « Quand les policiers reçoivent une femme, ils nous l’amènent, quelle que soit l’heure, précise Meriem. Nous travaillons mieux ensemble. Début 2007, les élèves de l’école de police devraient recevoir une formation à l’accueil des femmes victimes de violences. Il faut vraiment commencer par là. Nous avons reçu tellement de femmes découragées après leur passage au commissariat. Déposer plainte pour viol, par exemple, est une épreuve difficile qui demande une écoute et une prise en charge. »

Otage d’un père ou d’un frère

Aucune étude ne permet aujourd’hui de lister les raisons pour lesquelles les femmes abandonnent leur mari, leurs enfants, leur maison. Mais les violences familiales font partie des causes récurrentes évoquées. « Je suis malade à l’idée d’avoir laissé mes trois enfants avec mon mari, mais je ne pouvais pas rester une seconde de plus chez moi », témoigne Khadija. Après lui avoir fait subir les pires tortures pour soi-disant l’exorciser, l’époux de la jeune femme a carrément tenté de la tuer. D’autres se retrouvent sans toit malgré elles. Les yeux rougis par les larmes, Djamila a du mal à raconter son histoire. La timide jeune fille de 20 ans n’a pas de papiers d’identité. Mais surtout, plus de famille, depuis que son père, fatigué de la battre, l’a mise dehors. De peur de se faire agresser, elle s’est rendue au commissariat.

Là, les policiers l’ont placée dans un centre de rééducation pour mineurs dans l’est du pays. Déclarée folle par un juge des mineurs suite à une crise de larmes, elle se retrouva enfermée à l’hôpital psychiatrique de Frantz Fanon. L’adolescence est un âge sensible, où l’affirmation de la personnalité conduit parfois à la rupture. Au groupe de parole qu’elle anime une fois par semaine au centre d’information sur les droits des femmes, Faïka Medjahed est confrontée à des situations dramatiques. « Je connais des adolescentes qui partent pour échapper à un inceste : elles ne supportent plus d’être l’otage d’un père, d’un frère, d’un oncle, témoigne-t-elle. Il en est aussi qui s’enfuient simplement pour être libres parce que les parents leur interdisent de sortir, ne serait-ce que pour aller à l’école. » Le poids de la famille est tel que les grossesses hors mariage constituent assez fréquemment un autre motif de fuite. Au centre d’hébergement de Bobillot, davantage de mères célibataires seraient reçues chaque année, déterminées à garder vaille que vaille leur enfant, quitte à cumuler deux boulots pour se payer une location, une nourrice.

Mélanie Matarese, Nadir Iddir, pour El Watan