Ces Africains qui veulent travailler chez eux…

Ils veulent tous retourner en Afrique pour y poursuivre leur carrière professionnelle. « Ils », ce sont ces Africains formés en Occident et qui y ont acquis, pour beaucoup, une expérience valable. Aujourd’hui, leur profil de « citoyen du monde » intéresse plus que jamais les multinationales qui opèrent, selon elles, sur un continent en pleine expansion. Le forum « Careers in Africa », organisé par la société Global Career Company, spécialiste du recrutement international, à Bruxelles le week-end dernier, est l’occasion de faire converger les intérêts des uns et des autres.

Ils ont fait leurs études en Occident, ont même commencé à travailler, non sans difficultés, sur le Vieux continent ou en Amérique. Mais même si ces Africains occupent aujourd’hui des postes intéressants, leur leitmotiv est le même : mettre désormais leurs compétences au service du développement de leur continent d’origine. C’est en tout cas ce qu’ils répondent quand on leur demande la raison de leur présence au forum « Careers in Africa » qui s’est tenu, le week-end dernier, à Bruxelles. Cette initiative est celle de la société Global Career Company (GCC), spécialisée dans le recrutement de personnes qui souhaitent exercer en Afrique, en Asie et en Russie pour le compte, très souvent, de multinationales.

La réponse à un besoin

La motivation des candidats africains, bien qu’empreinte de sincérité, peut sonner comme une simple profession de foi si l’on ne tient pas compte des frustrations, pour la plupart liées à la discrimination dont ils font trop souvent l’objet. Le forum « Careers in Africa » répond, par conséquent, à un vrai besoin qui va en s’accroissant depuis une décennie. «Ces dix dernières années, j’ai recruté pour l’Afrique, et c’est une tendance, des Africains retournant en Afrique, une sorte de rapatriement des talents – qui se développe de plus en plus. Il y dix ans, s’offraient aux professionnels africains de grandes opportunités, aujourd’hui elles sont immenses. Pour ce forum, nous avons reçu 3 000 candidatures.», explique Rupert Adcock, le directeur fondateur de GCC. Cette évolution se nourrit en effet des intérêts convergents des candidats et des recruteurs qui recherchent la crème de la crème. Dix pour cent des candidats ont ainsi obtenu le ticket d’entrée à ce forum annuel qui n’est accessible que sur invitation des entreprises.

«L’Afrique est en plein boom», poursuit Rupert Adcock. Notamment dans le secteur des télécommunications, comme en témoigne la présence, à Bruxelles, d’opérateurs de téléphonie mobile, largement représentés en Afrique, comme Celtel, MTN ou encore Millicom. Pour accompagner leur croissance, les multinationales sont donc à la recherche de ce que le patron de GCC appelle des « internationally oriented Africans ». En d’autres termes, des Africains qui combinent une philosophie occidentale, un bon profil professionnel et qui peuvent s’appuyer sur leur culture d’origine. La Tchadienne Marie Golsinda, le Camerounais Patrick Etonde et le Ghanéen Benjamin Addo sont de ceux-là. La première, après un BTS en France, est partie se spécialiser aux Etats-Unis en management, option marketing et finance. Elle se retrouve, après ses études, employée au service comptable dans un groupe hôtelier qui l’envoie, ensuite, dans une de ses filiales en Grande-Bretagne. A 36 ans, elle travaille actuellement, à Londres, au sein d’une PME, dans laquelle elle dit avoir atteint le plafond à son poste de responsable des ventes. « J’ai l’impression de travailler pour payer des factures, affirme-t-elle. J’aspire aussi à une meilleure qualité de vie. Je vieillis (rires), à un moment on doit pouvoir se dire qu’on travaille pour autre chose ». Pour elle, ce forum de Bruxelles aura été satisfaisant, même si elle déplore le peu d’entreprises repésentées. Une dizaine seulement contre la quarantaine qui a pris part à l’édition londonienne de « Careers in Africa » au profil plus international, selon ses organisateurs.

Professionnel et citoyen du monde

Patrick Etonde, à la trentaine bien épanouie, veut quant à lui poser « sa pierre à l’édifice et à la construction de l’Afrique », comme le dit si bien son ancien collègue de chez Oracle, le Sénégalais Diogal Ndiaye. Le Sieur Etonde, armé de sa hargne, s’est vu peu à peu gravir les échelons dans cette multinationale qu’il a quittée pour rejoindre la firme Dell. Pour ces cadres africains, l’essentiel est de retourner en Afrique, peu importe où. Peu importe aussi « les loupés de l’organisation » de ce forum qui n’en est qu’à sa deuxième année d’existence. « Ce genre d’événement est assez rare pour ne pas le critiquer, ils font quelque chose de très bien pour nous ! » martèle Patrick Etonde. Comme le note son ami sénégalais, «notre expérience du management technologique et celle de la diversité culturelle » constitue un véritable atout auprès des recruteurs. Patrick Etonde en a ainsi impressionné plus d’un : il a été reçu, en une journée, par près de la moitié des entreprises présentes.

Enfin, pour Benjamin Addo, la problématique du retour au pays d’origine se pose plus en termes d’épanouissement personnel. Il a fait ses études supérieures en Angleterre et depuis qu’il a commencé à travailler, il n’occupe que des postes à mi-temps pour des raisons liées à l’obtention d’un permis de travail. « Je veux retourner à la terre à laquelle j’appartiens pour qu’on me voit tel que je suis. Ici, en Europe, je suis mal perçu, je suis un intrus. Mon futur est irrémédiablement en Afrique. », dit-il. Si Marie s’est fixée encore deux ans pour rentrer chez elle, Benjamin Addo, qui vit depuis cinq ans à Birmingham, est plus catégorique. Décembre 2006 est sa date butoir pour quitter l’Europe. Le Ghanéen de 37 ans est même prêt à y laisser sa famille, le temps de stabiliser sa situation professionnelle en Afrique. Mais cette séparation, ne sera peut-être pas nécessaire car une entreprise semble avoir été conquise, à Bruxelles, par le profil de l’expert comptable qui terminera, en juillet, son master en finances.

Trouver un emploi en Europe avant de tenter l’aventure du retour

Si le Ghanéen peut partir heureux, ce n’est pas le cas de Mamadou Hady Barry, 33 ans, déçu de la rencontre. « Je suis ici pour briguer un poste qui me permettra de rentrer chez moi en Guinée, ou partout en Afrique, en toute tranquillité, explique-t-il. Mais, j’ai l’impression qu’on ne recrute ici qu’en fonction des nationalités. Alcoa (multinationale minière, ndlr) ne recrute que des Guinéens parce qu’elle a investi en Guinée, MTN (télécommunications, ndlr), des Camerounais…» Le candidat, qui vient de Leeds (Angleterre), est également découragé par ce «forum francophone où les entretiens se font en anglais ». Il a pourtant choisi de s’installer en Angleterre, où il vit depuis janvier 2006, pour améliorer sa maîtrise de la langue de Shakespeare, devenue incontournable dans le monde des affaires et surtout des grandes entreprises. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’ingénieur géologue – géophysicien est revenu en Europe – il avait quitté le continent a la fin de ces études en 2004 – après une très courte période d’activité dans son pays. Néanmoins, Mamadou Hady Barry compte bien rentrer chez lui, en espérant que la situation politique s’améliore. Et pour parer à toute éventualité, de préférence avec un « job en poche ». Pour le Guinéen, qui se qualifie « d’étudiant éternel » n’ayant ni la possibilité de rentrer chez lui, ni de s’installer en Europe, il est une certitude : ce ne sera pas à Bruxelles qu’il sera exaucé.

Patricia Senghor, 29 ans, croit aussi, pour des raisons très différentes, que c’est en Europe qu’elle trouvera son poste africain. Plus optimiste, cette conseillère juridique dans le secteur des télécommunications et des nouvelles technologies a fait le déplacement de son Sénégal natal. « J’ai toujours voulu travailler en Afrique après mes études en Europe, d’autant plus qu’il est difficile d’y trouver un emploi.» Sa présence à « Careers in Africa » se justifie par le fait, selon elle, qu’il faut se « faire connaître en amont » par des multinationales qui constituent « leur vivier en Europe ». Pour l’Afrique. Une bonne nouvelle en soi pour un continent qui souffre de la fuite de ses cerveaux.

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