Casablanca privée de chicha

La wilaya du Grand Casablanca interdit depuis le 22 septembre dernier la consommation du narguilé dans les bars et les lieux publics. Cette décision, prise pour des raisons sanitaires, ravit ceux qui se plaignaient de l’odeur trop forte des vapeurs. Mais d’aucuns craignent de graves répercussions pour les détenteurs d’établissements spécialisés.

Plus de chicha (ou narguilé) dans les lieux publics casablancais. La wilaya du Grand Casablanca a décidé, par l’arrêté n°5 du 22 septembre, d’interdire la consommation de la pipe à eau dans les bars et autres lieux publics. Les autorités ont pris cette mesure, effective depuis le 22 septembre, pour des raisons sanitaires. Les lieux privés sont épargnés par cette disposition, qui satisfait les clients et les voisins dérangés par cette tradition, qui a pris de l’ampleur avec le ramadan. En revanche, la grogne monte tant du côté de ceux qui proposent la pipe à eau dans leurs murs que de celui des utilisateurs.

Les principaux consommateurs sont les jeunes, mais on compte parmi les adeptes des femmes, et tout type de profils professionnels. Certains prennent du bon temps entre amis ou cherchent l’âme sœur autour de cette pratique conviviale. Une clientèle qui gonfle lors du ramadan, période faste pour les bars qui proposent le narguilé. « Les gens sortent plus dans les lieux publics et comme les bars sont fermés, en raison de l’interdiction de vendre de l’alcool, ils meublent leurs soirées de cette façon et en jouant aux cartes. Cela les aide aussi à digérer après la rupture du jeûne », précise-t-on à la wilaya du Grand Casablanca.

La chicha plus dangereuse que le tabac

La consommation de chicha a beaucoup augmenté à Casablanca, où un nombre croissant de bars s’improvisent cafés-narguilés. Et les fumeurs seraient de plus en plus jeunes. A la wilaya, on parle même d’écoliers. « Des parents se sont tournés vers nous très inquiets des dérives qui entourent les bars de chicha », confie-t-on à la wilaya.

Si le fait que les « chicheurs » soient de plus en plus jeunes a interpellé les autorités, elles ont surtout été alertées par les conséquences sanitaires de cette pratique sur le long terme. « La majorité des Marocains pensent que fumer la chicha n’est pas nocif. Mais c’est faux. Fumer ou en rester deux ou trois heures dans un environnement de ce genre de fumée équivaut à avoir fumé une dizaine de cigarettes, car il faut savoir que le maâssal (mélasse parfumée, ndlr) contient une concentration en monoxyde de carbone qui dépasse de loin celle de la cigarette. Par ailleurs, il faut souligner le manque d’hygiène de certains bars. Le matériel utilisé n’est pas toujours stérilisé, alors que les gens se le passent entre eux et peuvent donc attraper plusieurs maladies par l’embout, comme l’herpès, la tuberculose ou une hépatite virale », commente le Dr Omar El Menzhi, délégué de la santé à Casablanca, qui a fait le rapport sur les risques du narguilé à l’origine de l’arrêté.

Des fumeurs « accros » à la chicha

La dangerosité du maâssal serait aggravée par les mélanges que feraient certains jeunes ou que quelques propriétaires peu scrupuleux leur proposeraient. D’aucuns expliquent qu’ils s’aventurent à mixer la mélasse parfumée avec des narcotiques, et notamment du cannabis. D’autres consommateurs seraient par ailleurs devenus « accros » de la pipe à eau, ce qui en ferait une drogue. A ce propos, un article de la Vie Economique rapporte les propos d’Aïcha, une jeune fille qui ne peut plus se passer des vapeurs sucrées du narguilé : « Beaucoup me disent que la shisha n’a aucun rapport avec le hashish. C’est peut-être vrai, mais moi, je ne ressens pas la différence. Parvenue à une certaine dose, j’entends des voix, j’ai des hallucinations, je décolle carrément. »

L’autre facteur qui a mené la wilaya à prendre cette décision drastique : les plaintes de clients incommodés par les vapeurs de pomme, de menthe, de fraise, de réglisse ou de panaché de fruits qui gagnent leurs narines à leur entrée. « L’odeur peut être très forte et elle peut poser un problème car il n’y a pas de séparation entre fumeurs et non-fumeurs », explique une Marocaine de Casablanca. Elle ajoute : « Parfois, vous pouvez être de l’autre côté d’un boulevard et sentir les odeurs qui émanent d’un bar en face. » Le bruit des bulles dans le narguilé causerait aussi quelques désagréments pour certaines paires d’oreilles.

Grosses pertes d’argent ou faillite en vue

Les cafetiers n’ont pas tardé à réagir. « Ils ont demandé à être reçus par les autorités. Ils souhaitent une réglementation contrôlée de l’usage et de la consommation du narguilé », explique-t-on à la wilaya. Car l’enjeu est de taille. Saïd, gérant d’un café, à Casablanca ne dispose pas de pipe à eau dans son établissement, mais il met en garde contre les effets économiques négatifs de l’interdiction. « Je vois des gens qui ont basé toute leur affaire sur le narguilé et du jour au lendemain, ils se retrouvent sans rien », commente-t-il.

Les fortes têtes risquent d’avoir de sérieux ennuis, car la wilaya entendent faire preuve de fermeté concernant ce problème de santé publique. « Des commissions de contrôle vont faire des rondes pour voir quels sont les établissements en infraction. Ceux qui seront pris en faute pourront être traduits devant le procureur général ou voir leur commerce fermer », indique-t-on à la wilaya.

Dans ce contexte, et en attendant un éventuel compromis, la seule solution reste de se recycler. Les « chicheurs » devront quant à eux se rendre dans les grands restaurants et des lieux touristiques pour fumer tranquillement. Les mieux lotis pourront s’offrir, pour une somme variant globalement entre 400 et 10 000 dirhams, un narguilé qui ne dérangera personne. D’aucuns jugent cette situation paradoxale, car ce sont les étrangers qui profiteront d’une de leurs coutumes et eux qui en seront privés.