Carnet de voyage : quinze jours en Tunisie

 
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En avion, deux heures à peine séparent Tunis de Paris, pourtant j’aurais tant aimé y arriver en bateau depuis la baie de Naples. Le ballet vif des hirondelles, l’odeur des pralines, la gentillesse des passants, au voyageur qui débarque pour la première fois, rien ne laisse aujourd’hui deviner que le Printemps arabe s’est embrasé ici.

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Nous logeons à l’Hôtel de Russie.

Rue d’Angleterre, rue Charles de Gaulle, rue d’Italie.

Les vestiges de la présence française.

La plupart des gens ici comprennent ce que nous disons – que nous nous adressions à eux ou que nous conversions entre nous.

Et nous rien.

Enfin si.

Sabah el Kheir.

Choucran

Besslâma

Abdulilah.

Le mystère est de leur côté.

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Au Musée Bardo, les visites continuent pendant les travaux ; public et ouvriers se partagent les salles.

Durant les 5 ans de rénovation du Petit Palais, je m’en souviens, les parisiens, interdits d’entrée, prenaient leur mal en patience tandis que nous travaillions.

Voyager, souvent, c’est voir se faire la même chose mais différemment

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Syracuse, Pondichéry, il est des lieux dont le nom seul fait voyager l’imaginaire.

Carthage est de ceux là.

Tant pis si le petit train qui y mène n’est plus en bois et qu’importe ce qu’on y trouvera en arrivant ; en haut de la colline de Byrsa, pour les rêveurs, toujours, Hannibal attendra avec ses éléphants.

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Aux façades blanches, bleues les persiennes, bleues les ferronneries et les tuiles vernissées comme le ciel de midi éclaboussant les maisons.

Je me rappelle avoir vu, il y a très longtemps, des lettres de Klee à Kandinsky ; elles contenaient des aquarelles d’une finesse exquise.

Quelque chose s’est perdu de Sidi Bou Saïd.

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Quitter la baie de Tunis.

Aller plus au sud.

Redécouvrir ce que l’on avait oublié, la campagne, qu’un pays existe entre deux villes.

Chapeau de paille à large bord, houppelande sombre, un berger passe. Ses moutons ont été tondus.

Derrière les Figuiers de Barbarie, partout des aloés, des oliviers, du blé.

De la route, on voit les hommes travailler aux champs.

Les moissons, ici, seront faites avant celles de Villefranche-sur-Saône.

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S’asseoir à l’ombre des platanes.

Choisir la terrasse du Café Sabra parce qu’elle est la seule en ville comme un vaste îlot de fraicheur quand tout autour une lumière terrible brûle les yeux.

Commander du thé à la menthe, le déguster avec de petits gâteaux poisseux en bavardant, en riant doucement.

Avoir l’étrange impression que tout le monde regarde votre table ou votre compagnon, que tout le monde vous regarde.

S’apercevoir en partant qu’au milieu de cette centaine d’hommes, vous êtes la seule femme.

Etre brune n’aurait rien changé à l’affaire.

Tout de même, ils sont trop polis pour vous prier de partir.

Ils supportent votre présence et attendent votre départ.

Se sentir gênée. Un peu.

Mais au fond ne pas comprendre vraiment.

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De Kairouan.

Ciel légèrement laiteux aujourd’hui.

Tout est plus beau sous cette lumière nouvelle.

Se dire que le ressenti qu’on a d’un pays tient à un nuage dans le ciel.

Souvenir d’un matin d’hiver, Alexandrie comme une mariée en robe de lune.

En fin de journée, céder à la douce tentation d’un Martini au bord de la piscine.

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Les touristes sont rares à Kairouan.

Difficile de savoir, au juste, s’il s’agit de la saison ou de la révolution.

L’impression d’être en quelque sorte ramené trente ou quarante ans en arrière.

Le privilège d’avoir la ville pour soi.

Si l’on ose dire.

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J’ai photographié tant de passantes voilées dans des ruelles désertes, tant de palmiers en premier plan de minarets dressés, qu’il me semble aujourd’hui que les mêmes motifs se répètent à l’infini.

Pour « voir » autre chose, il faudrait maintenant rester.

Je veux dire s’installer.

Nous partons.

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Glisser à la surface du monde.

Voyager, pas tant pour la connaissance ainsi acquise des contrées traversées – ce qui est illusoire puisque, pour aussi longtemps que l’on reste, on ne fait que passer – mais pour cueillir les fruits de ce temps merveilleusement vacant, une meilleure connaissance de soi.

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Hammamet.

En bikini, seule au bord de la piscine de l’hôtel, entre paranoïa et désinvolture, difficile d’avoir la juste attitude devant le ballet resserré du personnel masculin.

L’ombre du néo-colonialisme plane-t-elle forcément ?

Lorsque la saison bat son plein, que des hordes de touristes prennent le lieu d’assaut, la question est-elle aussi sensible ?

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Une minuscule corniche longe la mer jusqu’au cimetière marin.

La médina est si petite que les souks l’occupent presque toute.

Il fût un temps où nous commercions avec eux à coup de bimbeloteries et autres objets de pacotille.

Aujourd’hui, ils nous refilent les leurs.

La roue tourne.

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Chaque jour un soleil de feu se lève que la ville blanche réfléchi comme un éblouissant miroir.

Nous restons, pareils à des lézards, immobiles et l’esprit vide, pris dans les rets de cette chaleur brutale.

Je pense à certaines photos de Cartier-Bresson faites en Grèce ; à peine de noir découpant du blanc.

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Retour vers Paris.

Maintenant, entre doute et espérance, je vais attendre le développement des films.

Mardi soir, je regarderai les contact et dans la fin de la semaine, je ferai les premiers tirages de lecture.

Le temps de l’argentique, si lent, prolonge notre voyage comme des malles encore ouvertes dans une chambre de mon esprit.

Lire l’article : Carnet de voyage : « Les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus », Marcel Proust.