Cannes 2014 : quel prix pour « Timbuktu » ?

« Timbuktu », le film du mauritanien Abderrahmane Sissako a suscité beaucoup d’engouement dès sa première projection à la presse le 14 mai dernier au Festival de Cannes. Le phénomène est trop rare pour un film porté par un cinéaste africain pour ne pas s’y attarder. La question qui se pose désormais est la suivante : quel prix décernera le jury présidé par Jane Campion au long métrage d’Abderrahmane Sissako ? Ils sont nombreux à penser que la réponse tient en trois mots : Palme d’or !

Palme d’or pour Timbuktu ? De mémoire de cinéphile africain, cela fait au moins quelques décennies que la question ne s’est pas posée en ces termes pour les cinéastes originaires du continent en compétition au Festival de Cannes. L’interrogation constitue en elle-même un évènement. « C’est clair, répond le cinéaste sénégalais Moussa Touré, l’un des jurés de la section « Un Certain regard » dont les lauréats ont été révélés ce vendredi. «J’ai dansé subtilement le lendemain de la projection de Timbuktu», confie le réalisateur qui estime que le bon cinéma laisse des traces. Et l’oeuvre d’Abderahmanne Sissako, premier film de la compétition présenté à la presse le 14 mai, lui, en a laissé. « C’est un film dur et fin, comme le sable fin du désert. Il y a tellement de grâce et de cinématographie dans ce film qu’il fait danser subtilement et gracieusement ». Moussa Touré n’est pas le seul professionnel du cinéma à penser que Chronique des années de braise de l’Algérien Mohamed Lakhdar Hamina aura un successeur. Le long métrage est pour l’heure le seul film réalisé par un cinéaste africain détenteur d’une Palme d’or, obtenue en 1975.

Pour le comédien Eriq Ebouaney, il ne fait également aucun doute que Timbuktu, qui est déjà l’un des lauréats du prix décerné par le jury œcuménique du Festival de Cannes vendredi, repartira avec la récompense suprême. « Pour moi, le cinéma est un moment d’émotion qui vous fait grandir en intelligence. Timbuktu réunit toutes ses qualités et je ne dis pas cela parce que je suis africain. La thématique, le traitement et ses séquences qu’on a jamais vues au cinéma, comme celle du match de football sans ballon, me portent à croire que le film remportera la Palme d’or. C’est un chef d’oeuvre !»

« Je retiens de Timbuktu les images et la photo qui sont très belles. De plus, il a été bien accueilli sur la Croisette. Je pense qu’il aura un prix et l’Afrique peut rêver à une deuxième Palme, après Lakhdar Hamina », affirme la réalisatrice nigérienne Rahmatou Keïta qui présentait son court métrage Jín’naariyâ (L’Alliance) au Short Corner.

« Timbuktu » ou la fin du Prix du jury pour les cinéastes africains ?

Timbuktu a été aussi bien apprécié des acteurs de l’industrie cinématographique que des critiques. Laurent Weil, le journaliste cinéma de Canal Plus pronostique « une Palme d’ or ou un Grand Prix » pour Timbuktu. «Je pense qu’il doit compter parmi les favoris du jury de la compétition», estime Marco Albanese du site italien Stanze di Cinema. «J’ai vraiment aimé ce film. Il est émouvant et authentique», dixit Diana Drumm de The Film Experience.net. Guillaume Orignac du magzine culturel français Chronic’art le trouve « réussi sur certains points, notamment à l’intérieur de la ville » où les populations sont confrontées aux milices islamistes. Pour le critique, Timbuktu connaît cependant des « ratés» dans sa recherche de symbolique. Si le film d’Abderrahmane Sissako devait repartir avec un prix, ce serait celui de la mise en scène pour le journaliste. Son de cloche diamétralement opposé pour son confrère suisse Christoph Shelb de Outnow.ch. « La compétition est trop rude cette année pour que Timbuktu remporte un prix même si le film est prenant », assène-t-il.

L’oeuvre du Mauritanien a en effet de très sérieux concurrents, à commencer par Winter Sleep du réalisateur turc Nuri Bilge Ceylan. Le film a été distingué ce vendredi par le prix Fipresci de la critique internationale. En 2013, le récipiendaire de cette distinction – La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche – était aussi reparti avec la Palme d’or. L’époustouflant Mommy du jeune Canadien Xavier Dolan, le puissant Leviathan du Russe Andrey Zvyagintsev et le poétique Le Meraviglie (Les Merveilles) de l’Italienne Alice Rohrwacher ont également fait sensation.

Les spéculations vont aussi bon train pour les autres prix. Qui de Haluk Bilginer (Winter Sleep), Steve Carell (Foxcatcher de Bennett Miller) ou encore Timothy Spall (Mr. Turner de Mike Leigh) repartira avec le prix d’interprétation masculine ? Les actrices canadiennes de Mommy- – Anne Dorval et Suzanne Clément – ou la jeune Alexandra Lungu se verront-elles décerner un prix d’interprétation féminine ? Et l’hilarant et déjanté Relatos Salvajes de Damián Szifrón, rare comédie en compétion à Cannes, aura-t-il marqué le jury ?

Une seule certitude ou un seul espoir : que Timbuktu ne reparte pas avec un prix du jury qui s’apparente de plus en plus à un prix de consolation pour les cinéastes africains. La cérémonie de clôture du 67e Festival de Cannes démarrera à 19h (heure locale). Le jury présidé par la cinéaste néo-zélandaise Jane Campion aura alors définitivement tranché.