[Cannes 2013] « Le Passé » : le précis de communication d’Asghar Farhadi

Le dernier film d’Asghar Farhadi, en compétition au Festival de Cannes, était très attendu. Notamment, à cause de cette interrogation : Le Passé serait-il du niveau d’Une séparation ? La réponse est oui.

Le Passé d’Asghar Farhadi, en compétition à Cannes, est un film complexe parce que la situation dans laquelle se trouvent ses personnages l’est. Marie (Bérénice Bejo) demande à son ex-compagnon iranien, Ahmad (Ali Mosaffa) de revenir en France pour officialiser leur divorce. Il débarque alors dans son ancienne maison où il va retrouver ses belles filles Léa (Jeanne Jestin) et Lucie (Pauline Burlet) , une adolescente qui a du mal à accepter la nouvelle relation amoureuse de sa mère. Ahmad aura très vite aussi l’occasion de rencontrer Fouad (Elyes Aguis), le fils de Samir (Tahar Rahim), le nouveau compagnon de Marie.

Après Une Séparation et ses dizaines de récompenses dans le monde dont l’Oscar du meilleur film étranger en 2012, Asghar Farhadi s’intéresse de nouveau à un couple en crise (plutôt deux d’ailleurs) et les répercussions sur leurs enfants. La comparaison s’arrête là. Car, cette fois-ci, le cinéaste iranien semble s’intéresser de très près au langage, du moins à la circulation de l’information dans la construction des relations humaines. Au cœur du ce dispositif informationnel mis en images par Asghar Farhadi, Marie. Par ses choix sentimentaux, la jeune femme émet de nombreuses informations sans se soucier, semble-t-il, de savoir si leurs destinataires les ont bien reçues. A l’instar de cet e-mail où elle annonce à Ahmad qu’elle a un nouvel homme dans sa vie et qui semble ne jamais avoir lu. Marie impose presque sa liberté de décider pour elle-même à ces proches qui, pourtant, en subissent les conséquences. Cette indifférence supposée est peut-être à l’origine du maelström de réactions plus ou moins violentes qu’elle suscite chez ses interlocuteurs. Notamment chez sa fille Lucie, avec qui elle n’arrive plus à communiquer. Quand Ahmad débarque, elle lui confie d’emblée un rôle de médiateur. Il accomplira sa tâche au-delà de ses espérances, au risque de perturber un peu plus encore sa nouvelle relation amoureuse. Avec lui, la circulation des informations se fait plus fluide et les récepteurs réagissent (mal ou bien) aux messages émis, signe de leur compréhension. Avec l’ex de Marie, la toile des non-dits, des suppositions et des préjugés se déchire et libère les émotions de chacun des protagonistes de cette fiction. Comprendre l’attitude de Lucie devient par conséquent le fil rouge du long métrage. Les malentendus – « divergence d’interprétation sur des paroles et des actes, qui empêche l’accord » – se dissipent au fur et à mesure par une parole de plus en plus explicite. Les émotions se libèrent et s’expriment désormais. « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement – Et les mots pour le dire arrivent aisément », disait le poète français Nicolas Boileau. Les cartes peuvent alors se redistribuer et conduire vers un nouvel équilibre. Le Passé s’apparente ainsi à une enquête dont les informations échangées et leur vérification auprès des émetteurs sont la clé de l’énigme.

« Le droit de savoir » contre la tentation de se faire un film

De fait, l’interprétation des gestes et les suppositions conduisent à des situations inextricables dans la dernière œuvre d’Asghar Farhadi. Ce film est une redécouverte de quatre mots qu’on a tendance à mettre sur le même pied d’égalité : dire, parler, communiquer et savoir. Avec Le Passé, un remède est apparu. La fiction, qui est un résumé de ce qu’il ne faudrait pas faire, devrait d’ailleurs servir de support pratique à tous les exercices de communication. Alors que Lucie se confie à Ahmad, ce dernier plaide auprès d’elle pour « le droit de savoir » de son ex . Surtout quand il s’agit de revenir sur ce qui est passé et qui n’est plus tangible. Pour Asghar Farhadi, l’information doit être portée par des mots justes, sauf exception, parce qu’ils sont garants de bons échanges entre émetteurs et récepteurs. Une expérience qu’il a dû faire lors du tournage du Passé. C’est un interprète qui a traduit ses instructions, données en persan, à ses acteurs qui s’exprimaient dans la langue de Molière. Lors de la conférence de presse du film ce jeudi matin, la comédienne française Bérénice Bejo a confié que cela n’avait pas constitué une barrière. Une information confirmée par la qualité du résultat sur grand écran.

Asghar Farhadi, également scénariste du Passé, livre des dialogues d’une excellence rare qui portent indubitablement le jeu des comédiens. « Mon bonheur, c’est celui d’écrire », déclarait aussi ce matin Asghar Farhadi. Le cinéaste dit se percevoir plus comme un scénariste, qu’un metteur en scène ou un réalisateur. Le Passé illustre parfaitement cet aveu tout en prouvant qu’il est tout aussi doué dans les autres domaines. « Tout est réglé comme du papier à musique », a expliqué Tahar Rahim à propos de la direction d’acteurs d’Asghar Farhadi. Il n’a effectivement rien laissé au hasard. Peut-être parce que la précision ou l’imprécision des mots est la clé de voûte du Passé.

Asghar Farhadi fait encore montre d’une maîtrise stupéfiante de la nuance que l’on avait déjà découvert dans Une Séparation. La compétition cannoise vient de commencer mais si on devait envisager, une course alternative à la Palme d’or, le Passé a toutes ses chances dans celle qui mène au prix du scénario ou de la mise en scène.